Début 1912, la police enregistre ses premiers succès contre la bande à Bonnot. Le 30 mars 1912, Soudy est arrêté, le 4 avril, Carouy, le 7 avril Callemin, et le 24 avril Monier. Ce même 24 avril, Louis Jouin, sous-chef de la Sûreté qui est chargé de l’affaire, perquisitionne au domicile d’un anarchiste. Il tombe sur Bonnot qui le tue à coup de revolver puis parvient à s’enfuir. Mais le 27 avril, Bonnot est repéré et encerclé dans un pavillon de Choisy-le-Roi. Bonnot se barricade et fait le coup de feu, un long siège commence, mené en personne par le préfet de police, Louis Lépine. De plus en plus de troupes diverses arrivent, jusqu’à un régiment de Zouaves avec sa mitrailleuse Hotchkiss dernier cri. Finalement, la police décide de faire sauter la maison : progressant à l’abri d’un charrette de paille, un militaire dépose et fait exploser une charge de dynamite. L’assaut est donné. Bonnot, blessé dans l’explosion, parvient encore à les accueillir à coup de revolver avant d’être mortellement blessé.

Le siège de Choisy-le-Roi

Le siège de Choisy-le-Roi


Explosion de dynamite contre le refuge de Bonnot, retranché au premier étage

Explosion de dynamite contre le refuge de Bonnot, retranché au premier étage

Les deux derniers membres du groupe, Valet et Garnier, sont localisé le 14 mai 1912 dans un pavillon de Nogent-sur-Marne. Un nouveau siège commence, pratiquement identique à celui de Choisy. Pendant plus de 9 heures, Valet et Garnier tiennent en respect une petite armée. Du haut du viaduc, André Kling, le directeur du Laboratoire municipal de chimie, jette des paquets explosifs de mélinite, en vain. Finalement, un régiment de dragons parvient à faire sauter la villa. La police, ayant donné l’assaut, achève les deux anarchistes.
À la suite de ces sièges, le préfet Lépine institue le 26 mai 1912 une Commission Spéciale, qu’il préside, chargée de «proposer tout moyen propre à réduire les bandits ou les fous dangereux». Lépine était du genre innovateur (il a fondé le concours Lépine primant les inventions): il avait mis en place la permanence dans les commissariats, crée la brigade fluviale ainsi que les brigades cyclistes, fait installer 500 avertisseurs téléphoniques, instauré les passages piétons, les sens uniques et les sens giratoires, encouragé les premiers développements de la police scientifique.

Louis Lépine

Louis Lépine

La commission fut composée d’un membre de l’Institut Pasteur, d’un membre de l’Académie de médecine, du fameux André Kling, directeur du laboratoire municipal de la ville de Paris, d’un officier de la section technique du génie, et du chef du laboratoire municipal. La Commission propose de doter les forces d’une brigade spéciale de la Police Judiciaire d’une arme chimique contenant un gaz lacrymogène dénué de propriétés « asphyxiantes ou délétères » ce sera l’origine de la la « Brigade des gaz ».

La commission bénéficia des recherches militaires. Le Comité et de la Direction de l’artillerie avait créé en novembre 1905 une commission secrète pour l’étude de « gaz ne tombant pas sous le coup de la convention de La Haye, c’est à dire ni asphyxiants, ni délétères, de gaz simplement puants mais qui devaient sentir tellement mauvais que toute position devrait devenir intenable ». Parmi toutes les substances sélectionnées, une trentaine furent essayées, et parmi celles recommandée, l’éther bromacétique connu depuis 1850 pour ses propriétés irritantes. Une Commission d’étude du Génie expérimenta à partir de 1909 des dispositifs de diffusion de gaz susceptibles de rendre intenable une position fortifiée et d’en chasser ses occupants. Deux types de grenades et un pistolet lance-grenades furent étudiés.

La commission instaurée par Lépine adopta l’éther bromacétique. La préfecture de police organisa à partir de septembre 1913 des tests et des exercices, puis sa Brigade des gaz (qui exista jusqu’en 1939) l’utilisa avec succès pour neutraliser les individus barricadés. Devant le succès de cet équipement, l’Établissement central du matériel du Génie décida le 8 juillet 1913 que l’armée française adopterait des grenades suffocantes (le terme lacrymogène n’apparait qu’en 1915) sur le modèle en usage à la police. Le corps était toujours en laiton étamé intérieurement et la projection de l’éther bromacétique était assuré soit par une légère charge de poudre soit par un détonateur. Elle utilisa ces gaz en août 14 en Alsace contre l’armée allemande, sans grand succès, faute d’atteindre des concentrations efficaces.

Grenade suffocante française, adoptée par l'établissement central du matériel du génie, le 8 juillet 1913

Grenade suffocante française, adoptée par l’établissement central du matériel du génie, le 8 juillet 1913

Si l’usage militaire des gaz lacrymogènes fut réduit (à la différence des gaz asphyxiants), leur usage policier se généralisa à travers le monde à partir des années 1920. Ce n’est cependant qu’à partir des années 1930 que les gaz lacrymogènes commenceront à être utilisés pour disperser les manifestations.

1934: La police de Minneapolis use de gaz lacrymogène contre les grévistes des transports

1934: La police de Minneapolis use de gaz lacrymogène contre les grévistes des transports

C’est sur base des recherches décrite dans l’épisode précédent de notre feuilleton que fut rédigé le manuel d’interrogatoire KUBARK. Parfois très détaillé, parfois très allusif. C’est ainsi que la torture visant à amollir et stresser le sujet n’est évoqué qu’incidemment, par exemple au détour d’instruction sur l’installation électrique requise. La CIA n’a jamais hésité à recourir à la torture, et avait même un cours de torture à Fort Bragg. Mais sous la torture la victime a tendance à raconter n’importe quoi pour faire stopper la souffrance. KUBARK vise à ce que le sujet donne volontairement toutes les informations espérées, et mêmes celles dont l’interrogateur ne soupçonnait pas l’existence.

Au sommaire du manuel KUBARK

Au sommaire du manuel KUBARK

Pour provoquer le syndrome DDD, c’est la peur de la torture, la menace permanente d’être à nouveau torturé qui opère. Un procédé privilégié est d’obliger le prisonnier à rester dans des positions douloureuses. La détermination morale à résister et son désir de s’effondrer afin que la douleur cesse, enferme le sujet dans un combat autodestructeur. La douleur auto-infligée permet d’éviter le mécanisme par lequel le sujet entre en confrontation directe avec son tortionnaire, lui opposant sa résistance. On enlève au torturé la possibilité de se confronter à une volonté adverse. C’est un technique que l’on a vu employer à une grande échelle à Abou Ghraib.

Le sous-officier Charles Graner, de la police militaire, considéré comme le responsable des sévices à Abou Ghraib, affirmait avoir obéir aux ordres qui lui demandaient d'

Le sous-officier Charles Graner, de la police militaire, considéré comme le responsable des sévices à Abou Ghraib, affirmait avoir obéir aux ordres qui lui demandaient d’

KUBARK a fondé la torture psychologique contemporaine en détaillant ses treize éléments de base : 1) l’isolement ; 2) la débilitation psychologique ; 3) la désorientation spatiale ; 4) la désorientation temporelle ; 5) la désorientation sensorielle ; 6) la privation sensorielle ; 7) le désespoir provoqué ; 8) l’assaut sensoriel (par exemple par sur-stimulation, comme dans le cas de la torture par le son) ; 9) les menaces (dont les simulacres d’exécution) ; 10) les traitements bestiaux (où le sujet est ramené au rang d’animal) ; 11) les humiliations sexuelles et les viols ; 12) les profanations (forcer les victimes à assister ou à accomplir des dégradations de ce qu’elles considèrent comme sacré) ; 13) la manipulation pharmacologique. Ces éléments permettent l’application de trois principes.

Premier principe : la désorientation ou la confusion, bouleverser les attentes et les réactions conditionnées de la personne interrogée. Elle est habituée à un monde qui fait sens, prévisible et s’y ancre pour préserver son identité et sa capacité de résistance. Dans l’espace clos de la détention, l’entreprise de déstabilisation passe d’abord par une perturbation systématique des régularités temporelles : horloges trafiquées, qui avancent puis retardent, horaires irréguliers, nuits à géométrie variable… La texture même du réel est attaquée, les rythmes habituels sont détraqués pour plonger le sujet dans un état de désorientation.
Cette stratégie de dissolution des cadres se prolonge aussi dans la sphère sociales. La cible est privée de ses repères logiques et sémantiques ordinaires : la bombarder de questions absurdes et incohérentes, lui faire des demandes contradictoires et farfelues, prendre un ton de voix qui dément la teneur des propos tenus… Le sujet va s’ingénier à donner du sens à une situation devenue mentalement insupportable. Il s’épuisera dans une tâche d’interprétation sans fin.

Deuxième principe : celle du rétrécissement du monde. La mise à l’isolement commence par la confiscation de tous les effets personnels (les symboles de la vie passée peuvent être une source de force morale). Le sentiment de cette séparation doit être intensifié, par tous les moyens, de sorte que le prisonnier en vienne à se persuader qu’il est coupé de toutes forces amies capables de le soutenir. Mais on ne veut pas seulement le couper du monde. On lui en recrée aussi un autre à la place. À mesure que l’ambiance et les repères du monde extérieur se font plus lointains, leur importance pour la personne interrogée se réduit. Ce monde est alors remplacé par la salle d’interrogatoire, ses deux occupants et leur relation. Le sujet se fonde de plus en plus sur les valeurs du monde de l’interrogatoire, plutôt que sur celles du monde extérieur.
Priver le sujet de monde ne signifie pas seulement le couper de son univers familier et de ses proches, mais aussi de tout horizon de conscience plus vaste, géographique et historique, affectif et politique. Fabriquer des individus esseulés ou recroquevillés dans de petits mondes aux préoccupations à la fois vitales et mesquines ; faire s’enfermer mentalement les sujets dans des univers à quelques personnages, dont les micro-drames éclipsent ceux du monde.

Ulrike Meinhof subit une programme voisin de KUBARK:  isolement total, anesthésies de force, une cellule insonorisée et sans fenêtre, lumière artificielle s’allume de telle manière à briser le cycle du sommeil.

Ulrike Meinhof subit une programme voisin de KUBARK: isolement total, anesthésies de force, une cellule insonorisée et sans fenêtre, lumière artificielle s’allume de telle manière à briser le cycle du sommeil.

Troisième principe : l’autoprédation, qui correspond au procédé, déjà évoqué, de l’autodouleur. Il faut que le sujet se fasse le bourreau de soi-même, et les effets en seront démultiplié par la culpabilisation: On lui demandera au sujet, sur un ton plein de sollicitude : « Mais pourquoi donc te fais-tu ça ? »

Lorsque les Américains entendirent tester in vivo, en 1971, au Vietnam, l’efficacité de KUBARK sur un résistant communiste, Nguyen Van Tai, qui avait résisté aux tortures physiques les plus extrêmes. ils lui firent construire une cellule particulière et une chambre d’interrogatoire, toutes les deux complètement blanches, un espace totalement nu, hormis une table, une chaise, un trou percé pour les toilettes, avec des caméras de surveillance et des micros omniprésents pour pouvoir enregistrer tous ses faits et gestes.
Enfermé et torturé trois ans dans ce cube sans fenêtres, Tai parvint à tenir bon en organisant, de façon méthodique et obstinée, un rituel de petits contre-poisons quotidiens. Il se réveillait automatiquement tous les jours à 6 heures du matin, récitait alors en silence les paroles de l’hymne nord-vietnamien, effectuait des exercices physiques, composait des poèmes et des chansons dans sa tête, et saluait une étoile qu’il avait grattée sur son mur pour représenter le drapeau nord-vietnamien.
Entretenir le souvenir de la conscience du monde était indispensable pour ne pas se laisser enfermer, mentalement aussi, dans le cube blanc que les interrogateurs avaient assigné à son existence. Il répétait cette routine toute la journée, puis à 10 heures, tous les soirs, il se mettait au lit. On peut interpréter les rituels de cette discipline personnelle comme autant de techniques de contre-conditionnement, mises en œuvre par le sujet lui-même, en réponse au conditionnement externe que l’on essayait de lui faire subir.

Nguyen Van Tai, qui a survécu à la guerre et a pu décrire son expérience dans les mains de la CIA

Nguyen Van Tai, qui a survécu à la guerre et a pu décrire son expérience dans les mains de la CIA

Pour en savoir plus:
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Éditions ZONE
Paru le 7 juillet 2012
192, pages, 16 euros
ISBN : 2-355-22045-X

En 1954, les autorités de Washington furent choqués quand des soldats américains faits prisonniers lors de la guerre de Corée déclarèrent vouloir rester en zone communiste, reniant publiquement les USA. Pour les Américains, la dénonciation de la guerre impérialiste par ces soldats ne pouvait être sincère. Les communistes pouvaient donc « laver les cerveaux », modeler les personnalités et les consciences. Les USA ne pouvaient continuer à se laisser distancer dans ce nouveau domaine de la course aux armement: la Brain Warfare, la guerre du cerveau était lancée.
Il allait aboutir au « Kubark Counterintelligence Interrogation » (KUBARK est le nom de code que la CIA s’était donné pendant la guerre froide), un manuel exposant la manière de briser la volonté d’un prisonnier. Rédigé en 1963, il fut déclassifié 1997 (en partie seulement, la CIA censurant de nombreux passages) suite à une démarche de journalistes invoquant la loi sur la liberté de l’information.

En 1954, 31 prisonniers de guerre US firent le choix de rester en zone communiste; certains y fondèrent un famille, d'autres rentrèrent ultérieurement aux USA

En 1954, 31 prisonniers de guerre US firent le choix de rester en zone communiste; certains y fondèrent un famille, d’autres rentrèrent ultérieurement aux USA

La CIA ne partait pas de zéro. En 1950, avec le programme Bluebird, elle avait administré des milliers de doses de LSD, une substance qui venait d’être découverte à des cobayes. Le programme fut rebaptisé Artichoke puis MK-Ultra. La CIA tua plusieurs de ses cobaye, en rendit fou ou handicapé de nombreux autres, mais dû finalement admettre que le LSD n’était pas l’outil adéquat pour « retourner » un prisonnier ou lui faire révéler ses secrets.
En avril 1956, deux professeurs de médecine de l’université Cornell, Harold Wolff et Lawrence Hinkle, remirent à la CIA un rapport sur les « méthodes de contrôle communistes ». Selon eux, la clé des méthodes communistes étaient un héritage des techniques tsaristes. L’isolement, combiné avec le stress des interrogatoires, plongeait les prisonniers dans le syndrome « DDD », pour Debility, Dependency and Dread: faiblesse (physique et psychique), dépendance et détresse. Des sujets affectés du syndrome DDD sont désespérément dépendants de leurs geôliers pour la satisfaction de leurs besoins de base, ils éprouvent des réactions de peur et d’anxiété intenses. Selon le rapport, les communistes n’appliquaient ces techniques que de manière routinière et empirique. Il était possible de faire mieux en les refondant sur une base scientifique.

Air du temps: dans The Manchurian Candidate (roman de 1959, film de 1962), les communistes lavent le cerveaux de prisonniers de guerre américains pour en faire leurs créatures.

Air du temps: dans The Manchurian Candidate (roman de 1959, film de 1962), les communistes lavent le cerveaux de prisonniers de guerre américains pour en faire leurs créatures.

En 1955, la CIA avait créé une fondation écran, la Society for the Investigation of Human Ecology, qui injecta dans les universités des millions de dollars pour financer les recherches. Le docteur Donald Hebb, de l’université McGill, étudia les effets de l’isolement radical. Après quelques heures passées à porter un casque isolant sur les oreilles, confinés dans une sorte de caisson fermé, les yeux obstrués, le corps recouvert de mousse, les sujets éprouvaient des difficultés de concentration, des troubles des facultés cognitives, des hallucinations visuelles, l’impression d’être détachés de leur corps – l’identité même du sujet avait commencé à se désintégrer.

Expérience de privation sensorielle

Expérience de privation sensorielle

Ces expériences furent reprises et radicalisées par le docteur Ewen Cameron, directeur de l’Allan Memorial Institute of Psychiatry à Montréal. En 1957, son étude sur les « effets de la répétition de signaux verbaux sur le comportement humain » fut financée par la Society for the Investigation of Human Ecology et intégré au projet MK-Ultra. Cameron testa pendant des années sur des patients non consentants sa méthode visant à effacer leur personnalité. Les individus étaient plongés dans des comas artificiels, soumis à des séances d’électrochocs à répétition, enfermés pendant des jours dans des boîtes de privation sensorielle et exposés à des messages audio diffusés en boucle du type « Ma mère me hait ». Les cobaye de Cameron ont souffert toute leur vie des effets de ses expériences.

Donald Ewen Cameron, ancien président de l'American Psychiatric Association, de la Canadian Psychiatric Association et de la World Psychiatric Association - qui fit pour la CIA des expériences cruelles sur ses patients à leur insu

Donald Ewen Cameron, ancien président de l’American Psychiatric Association, de la Canadian Psychiatric Association et de la World Psychiatric Association – qui fit pour la CIA des expériences cruelles sur ses patients à leur insu

L’essentiel pour la CIA était la preuve que l’isolement radical et la privation sensorielle désorientaient et affaiblissaient les sujets, provoquaient une régression psychique rendant réceptif à la suggestion. Et à ce stade, les techniques de l’entretien psychiatrique étaient les plus efficaces pour prendre le relais. En résumé: il fallait provoquer le déséquilibre psychiatrique, en réduisant le sujet à un noeud d’angoisses, de stress et de dépendance, puis le « rééquilibrer » dans le sens voulu. Répondre aux questions de l’interrogateur apportant le soulagement.

(à suivre)

01/01/2000

Le boycott

Charles Cunningham Boycott (1832-1897) est un britannique du XIXe siècle qui fut d’abord capitaine dans l’armée puis propriétaire terrien en Irlande, sur l’île d’Achill puis à Lough Mask dans le comté de Mayo. Durant l’été 1879, à l’appel de Charles Stewart Parnell, dirigeant de la ligue agraire, les fermiers se coordonnèrent afin d’obtenir de Charles Boycott, leur riche propriétaire terrien qui les traitait mal, de meilleures conditions de travail. Charles Boycott subit un blocus de leur part qui alla jusqu’à sacrifier une récolte, les mercenaires moissonneurs, protégés par l’armée britannique, étant arrivés trop tard. Cette action entraîna sa ruine. Le mot « boycott » se répandit en Angleterre par voie de presse et celui de « boycottage » apparaît en France dès 1881 où il redeviendra simplement « boycott ».

Le capitaine e.r. Charles Cunningham Boycott

Le capitaine e.r. Charles Cunningham Boycott

Le boycott a existé avant que le nom lui soit donné. Pendant la Révolution américaine, à la fin du XVIIIe siècle, le boycott des marchandises anglaises, et notamment le thé, était un moyen utilisé par les colons pour faire pression sur la métropole. Les premiers anti-esclavagistes anglais lancèrent en 1790 un boycott du sucre provenant des Antilles car produit par des esclaves. Parmi les boycott célèbres, il y a celui lancé en Inde en 1930, par le Mahatma Gandhi sur les impôts liés au sel, contre l’Empire britannique et celui des bus de Montgomery en 1955 à l’appel de Martin Luther King pour obtenir la fin de la discrimination raciale. Le premier grand boycott politique international fut celui de l’Afrique du Sud pour mettre fin à l’apartheid, à partir des années 1970.

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Le phénomène du boycott augmente du fait des nouvelles facilités de communication et parce qu’il constitue un mode de protestation adapté à quelques tendances actuelles : individualiste mais solidaire, non-violent et sans risque. Les « consom’acteurs » utilisent leur pouvoir d’achat comme une sorte de droit de vote pour compenser leur impuissance en tant qu’électeurs face au pouvoir des multinationales (le slogan du boycott contre Kraft était: « Vote with your dollars »). Le développement du mouvement altermondialiste en France et ailleurs a été s’accompagnant d’une multiplication des boycotts, à commencer par celui de Danone déclenché suite de l’annonce de son plan social, en mars 2001. Le groupe restructurait sa branche biscuits: six fermetures d’usines, dont deux en France, et 1816 suppressions d’emplois, dont 570 dans l’Hexagone. Choquée par cette vague de licenciements de la part d’une entreprise en bonne santé, une partie des salariés a lancé un appel au boycott des produits Danone. Paradoxalement, l’image de Danone comme entreprise plutôt sociale a servi de levier à ce mouvement. Cet appel fut très vite relayé, avec la création de sites Internet, et a eu un impact visible sur les résultats du groupe: sur les neuf premiers mois de l’année, la croissance des ventes dans le pôle biscuits n’a été que de 0,4%, contre 6,4% sur la même période en 2000.

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Un boycott est d’autant plus efficace que l’entreprise a de grands frais fixes, et qu’une baisse d’à peine 5 % de la demande pourrait par exemple faire baisser son bénéfice de plus de moitié. L’appel au boycott peut donc avoir un énorme impact, voire mettre une entreprise fragile en difficulté. Le législateur a déjà mis en place dans certains pays des lois anti-boycott. C’est ainsi qu’en France, le boycott peut être considéré en France comme une discrimination envers une personne physique s’il est effectué « en fonction de l’origine, du sexe, de la situation de famille, de l’apparence physique, du patronyme, de l’état de santé, du handicap, des caractéristiques génétiques, des mœurs, de l’orientation ou identité sexuelle, de l’âge, des opinions politiques, des activités syndicales, de l’appartenance ou de la non-appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, une race ou une religion déterminée des membres ou de certains membres de ces personnes morales ».

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Depuis juillet 2005, la société civile palestinienne appelle aux boycott, désinvestissement et sanctions (BDS) contre Israël. Des organisations pro-israéliennes ont poursuivi en justice des membres français de BDS. Ces organisations firent jouer leurs relais politiques: en février 2010, la Ministre Alliot-Marie, alors Garde des Sceaux, demandait par une circulaire aux Parquets d’engager des poursuites contre les personnes appelant ou participant à des actions de boycott des produits israéliens, ces actions étant assimilées à de la discrimination antisémite et de la haine raciale. Plusieurs poursuites ont été engagées, mais débouchèrent sur des fiasco juridiques. Le 20 novembre 2014, la Cour de cassation a rejeté les pourvois des différentes officines pro-israéliennes en France contre une militante de BDS. Cela cloture une saga juridique (cet arrêt fait suite à un arrêt de la Cour d’appel de Paris en 2012, faisant lui-même suite à un premier jugement de 2011, tous en faveur de BDS).

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01/01/2000

La prison de Khiam

Khiam est un village situé au sud du Liban, près de la ville de Nabatieh, à une distance d’environ 100 kilomètres de Beyrouth. Pendant le mandat français sur le Liban et la Syrie (qui ne faisaient qu’un jusqu’à ce que les Français les divisent), après la défaite de l’empire Ottoman dans la première guerre mondiale, les Français y construisirent un fort. Le fort de Khiam, situé sur un promontoire qui domine le Sud-Liban, est transformé en une base de l’armée libanaise, avant d’être occupé par les Israéliens lors de l’invasion du Liban de 1982. Ces derniers le transforment en une prison clandestine et un centre de torture sous le commandement des officiers de l’Armée du Liban Sud.

Une des premières photos de la prison de Khiam

Une des premières photos de la prison de Khiam


Le plan de la prison

Le plan de la prison

L’ALS, était une milice fasciste libanaise à qui Israël avait confié la garde d’une bande de terre libanaise longeant la frontière avec la Palestine. L’ALS était armée, financée et encadrée par Israël. De 1985 à 2000, plusieurs milliers de prisonniers libanais et réfugiés palestiniens ont été détenus dans la prison sans jugement et certains d’entre eux y ont trouvé la mort. Des mineurs, âgés de 12 à 16 ans, y ont été enfermés.
Khiam était une zone de non-droit absolu : torture systématique, conditions inhumaines de détention, isolement total, privation de lumière, pas de visite, pas d’avocat, pas de juge, pas de correspondance… Si pour certains le séjour était court, car il fallait intimider, la plupart des détenus l’ont été pour de longues périodes, souvent plus de dix ans… et sans aucun jugement. Un ordre militaire, resté secret, suffisait.
L’isolement était tel qu’une détenue, sortie en 1992, n’était au courant ni de la guerre du Golfe (1991) ni de la fin de la guerre civile au Liban (1990). La cellule d’isolement des femmes mesurait 1,80 m de long sur 80 cm de large. Soha Bechara avait passé dix ans à Khiam. Cette jeune militante communiste, devenue un symbole de la résistance dans son pays, avait tenté d’assassiner le général Antoine Lahad, chef de l’ALS, le 7 novembre 1988 d’abattre Antoine Lahad, ce général dévoyé qui dirigeait l’ALS. Elle a été détenue dix ans, dont six ans à l’isolement, dans une cellule d’isolement mesurant 1,80 m de long sur 80 cm de large, avec d’incessants interrogatoires sous la torture : « L’électricité, les tuyaux, l’eau… des décharges électriques durant quatre heures d’affilée. On ne peut que crier dans ces moments-là ». Un jour, ils ont amené sa mère pour qu’elle assiste aux tortures de la fille.

Le couloir des cellules

Le couloir des cellules


Caisson d'acier où un prisonnier pouvait être enfermé plusieurs jours durant

Caisson d’acier où un prisonnier pouvait être enfermé plusieurs jours durant


Libération de Souha Bechara

Libération de Souha Bechara

Pendant des années, Israël a nié l’existence de la prison, ne reconnaissant qu’un centre de l’ALS pour gérer les arrestations. Ce n’est qu’à partir de 1995 que le Comité international de la Croix-Rouge (CICR) a obtenu un droit de visite. Les associations de défense des droits de l’homme ont toujours considéré Israël comme responsable de l’existence et du fonctionnement de cette prison. Les témoignages d’anciens détenus attestent de la présences d’officiers et de fonctionnaires israéliens, et les officiers des services de renseignements israéliens y passaient tous les jours relever les résultats des interrogatoires des membres de la résistance. Israël avait créé un nouvel instrument de répression que les États-Unis, vingt ans après, allaient reprendre : la délocalisation et la sous-traitance de la torture pour contourner ses propres lois et obligations internationales.

En mai 2000, avec le départ précipité de l’armée israélienne a entraîné la débacle des collaborateurs de l’ALS qui ont pris la fuite vers Israël. La population s’est précipité vers la prison et a libéré les 145 derniers prisonniers.
Khiam était devenu un musée. Une dizaine d’anciens détenus animaient les visites guidées. Ils faisaient visiter les cellules, montraient les inscriptions gravées sur les murs… Le tour se terminait par une petite exposition d’objets fabriqués en secret par les prisonniers. La nuit du 19 au 20 juillet 2006, lors de la «guerre de 34 jours» entre Israël et la résistance au Sud-Liban, un bombardement israélien a totalement rasé le musée. Israël, qui passe son temps à invoquer la mémoire, sait s’employer à détruire celle des autres.

La prison devenue musée, après le bombardement israélien

La prison devenue musée, après le bombardement israélien

Netchaïev naquit en 1847 dans une famille ouvrière de la province russe. Autodidacte, il devint instituteur en 1868 à Saint-Pétersbourg, où il fréquentait les milieux anarchistes. Recherché, il se réfugie à Genève en mars 1869; il y rencontre Bakounine, avec qui il se lie puis se brouille, et rédige son célèbre Catéchisme révolutionnaire (lire ce Catéchisme).

Netchaïev

Netchaïev

En 1869, Netchaïev retourne clandestinement à Moscou où il fonde (grâce à un mandat de Bakounine) une organisation révolutionnaire conspirative, extrêmement centralisée: la « Vengeance du Peuple » (Narodnaya Rasprava). Peu après, il organise l’assassinat de l’étudiant Ivanov qui voulait quitter l’organisation. Netchaïev l’accusera de trahison. L’étau de la police se resserre très vite contre Netchaïev qui se réfugie à Londres, puis à Paris; et enfin à Zurich. Le procès de ses complices dans l’assassinat d’Ivanov, à Saint-Pétersbourg, eu un grand retentissement.
Netchaïev est arrêté à Zurich en 1872. Le gouvernement russe demanda son extradition comme un criminel de droit commun. A cause de l’assassinat d’Ivanov, l’opinion était défavorable à Netchaïev. Ceux qui tentèrent d’empêcher l’extradition sur base du fait que Netchaïev était un politique et non un droit commun reçurent une fin de non recevoir des principales organisations d’émigrés politiques qui déclarèrent ne pas vouloir défendre un tel assassin.
Un groupe d’étudiants révolutionnaires voulut tenter de le libérer de force sur le trajet de la prison à la gare, mais ils n’étaient pas assez nombreux au moment prévu. Un tentative d’évasion aurait quand même eu lieu mais les policiers suisses auraient aussitôt rattrapé Netchaïev. Deux révolutionnaires étaient dans le train, guettant l’occasion, mais ils ne purent rien faire.
En Russie, Netchaïev fut jugé comme droit commun et condamné à vingt ans de travaux forcés. Mais au lieu d’être déporté en Sibérie comme droit commun, il fut enfermé au ravelin Alexis, élément de fortification de la forteresse Pierre-et-Paul, situé sur une île de la Neva, qui servait de prison d’État depuis le début du XVIIIe siècle. Cette détention fut gardée secrète: personne ne savait où Netchaïev avait disparu.

La forteresse Pïerre-et-Paul

La forteresse Pïerre-et-Paul

Le ravelin Alexis était entièrement isolé du reste de la forteresse, il recevait les prisonniers politiques ou les hérétiques les plus redoutés. Le régime y était d’une sévérité impitoyable, sans lumière, sans air, l’isolement perpétuel. Les prisonniers étaient épuisés par les privations, l’humidité ou le froid glacial, ils souffraient du scorbut, de plaies infectées aux poignets et aux chevilles en raison des fers qui les enchaînaient. Ceux qui résistaient étaient battus et se voyaient passer la camisole de force (Netchaïev la porte sept jours d’affilée).

Le ravelin Alexis

Le ravelin Alexis

Des hommes y avaient passé des dizaines d’années et plusieurs d’entre eux craquèrent, se suicidant, perdant la raison, ou abandonnant le combat révolutionnaire comme Dostoïevski. Dans son roman dirigé contre les révolutionnaires, Les Possédés, Dostoïevski s’inspira de l’assassinat d’Ivanov et Netchaïev y apparait sous le nom de Verkhovensky. C’est au ravelin Alexis que Bakounine, qui y passa trois ans, avait craqué et écrit sa supplique au tsar où il mettait son engagement révolutionnaire sur le compte d’un « manque de maturité intellectuelle ». Quand Netchaïev fut invité à écrire une semblable supplique, il écrivit à l’inverse un texte plein de détermination et de dignité. Un général de gendarmerie vint alors en cellule lui expliquer ce qu’on attendait de lui: Netchaïev l’envoya au diable, et quand le général le menaça du fouet, Netchaïev répliquera par une telle gifle que le général en aura la lèvre fendue.
Quand Netchaïev arriva au ravelin Alexis, il ne s’y trouvait qu’un seul autre prisonnier, Mikaïl Beideman, un officier soupçonné d’avoir voulu assassiner le tsar. Arrêté et enfermé sans jugement, il avait passé vingt ans dans le ravelin et était devenu fou. Un autre prisonnier arriva, Mirski, mais c’était un révolutionnaire qui avait craqué et qui informait la police pour adoucir ses conditions de détention. Privé de tout contact, Netchaïev commença à « travailler » ses geôliers qui avaient pourtant ordre de ne pas lui parler. Jour après jour, après avoir observé le caractère de chacun des gendarmes, il commença à miner leur discipline, discréditer leurs supérieurs. Après deux ans de travail de sape, il s’était attaché la complicité plus ou moins prononcée de quarante gendarmes! Ceux-ci passèrent ses messages à l’organisation « La Volonté du Peuple » avec un plan d’évasion. Ce plan extraordinairement détaillé, qui avait pu être mis au point grâce aux information des gendarmes qui sympathisaient avec Netchaïev, ne put être exécuté car l’organisation dut concentrer ses moyens à une tentative d’assassinat du tsar.

La cellule de Dostoïevsky au ravelin Alexis

La cellule de Dostoïevsky au ravelin Alexis

C’est le mouton Mirski qui comprit que Netchaïev avait construit un réseau de complices parmi ses gardiens. Il les dénonça. Dix-huit sous-officiers de gendarmerie et 35 gendarmes composant la garde du ravelin Alexis furent jugés en 1882. Deux furent condamnés aux travaux forcés, tous les autres déportés en Sibérie avec interdiction de prononcer jusqu’au nom de Netchaïev. Netchaïev mourut le 21 novembre 1882 dans un isolement si complet qu’aucun des vingt membres de la « Volonté du Peuple » enfermés en mars 1882 dans le ravelin n’avait perçu le moindre signe de sa présence.

Le 31 mai 1974 à la Grugahalle de Essen, a lieu un immense concert de solidarité avec le peuple chilien suite au coup d’Etat du général Pinochet le 11 septembre 1973. Le concert est donné par quelques artistes allemands et par les plus célèbres musiciens du Chili qui avaient échappés aux militaires.

Le groupe Quilapayun, très populaire avec son mélange d’instruments traditionnels andins et ses chansons engagées, avait été nommé en 1972 « ambassadeur culturel » du Chili par Salvador Allende. Fin août 73, le groupe était en tournée en France et devait rentrer à Santiago le 24 septembre 73. Il restera 15 ans en exil en France. La situation du groupe Inti Illimani, emblématique de la nouvelle chanson chilienne, était identique: également en tournée européenne au moment du coup d’Etat, il restera 15 ans en exil en Italie. Quant à Isabel Parra, elle avait échappé aux militaires lors du coup d’Etat en se réfugiant à l’ambassade du Venezuela, sous cette protection, elle avait pu quitter le Chili en 1974.

La Grugahalle de Essen

La Grugahalle de Essen


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En introduction au concert, passe la voix enregistrée de Victor Jara, interprétant Herminda de la Victoria. Victor Jara était un chanteur communiste d’une immense popularité au Chili et ses chansons avaient rythmé le mouvement de l’Unité Populaire et du président Salvador Allende. Il avait été arrêté par les militaires lors du coup d’État, emprisonné et torturé au stade de Santiago avec de nombreuses autres victimes de la répression. Il y écrit le poème Estadio de Chile qui dénonce le fascisme, et qui est resté inachevé: Víctor Jara est isolé des autres prisonniers: les militaires lui coupent les doigts à la hache et finissent par l’assassiner le 15 septembre.

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Suit alors Quilapayun qui interpète trois chanson de Victor Jara: Plegaria a un labrador, Que lindas son las obreras et Con el alma llena de banderas.

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Succèdent:
– deux autres chansons de Jara, Lo unico que tengo interprètée par Isabel Parra, et Te recuerdo Amanda par Patricio Castillo (du groupe Quilapayun).
Donde esta la patria, par Isabel Parra et Patricio Castillo
Marsch der mumien III, et Des volkes fesseln, par Floh de Cologne
Ya parte el galgo terrible (sur un poème de Pablo Neruda), Chile herido, El aparecido (une chanson de Victor Jara), La segunda independencia, par Inti-Illimani.
– Dieser chilenische sommer war süss, par Dieter Süverkrüp
– Station Chile, par Franz Josef Degenhardt
– Wir sind fünftausend (une chanson de Victor Jara), par Reinhold Ohngemach
– Allende lebt, par Dietrich Kittner

En final Inti-Illimani et Quilapayun reprennent ensemble El pueblo unido jamas serà vencido, puis tous les artistes reprennent le Venceremos, qui fut l’hymne de l’Unité Populaire d’Allende, et sont relayé par la foule assistant au concert qui scande sa solidarité.

Ecouter ici le concert

Le 3 août 1981, les 13.000 contrôleurs aériens affiliés au syndicat PATCO (la Professional Air Traffic Controllers Organization) entreprenaient une grève contre l’agence fédérale de l’aviation pour demander une réduction des heures de travail, le recrutement de nouveaux employés et des augmentations de salaire.

Manifestation des contrôleurs grévistes

Manifestation des contrôleurs grévistes

Le jour même , le président Ronald Reagan passait à la télévision pour dénoncer les grévistes, évoquer un péril pour la « sécurité nationale » et lancer un ultimatum : où bien ils reprenaient le travail dans les 48 heures, où ils étaient licenciés et interdits de façon permanente de tout emploi fédéral. Reagan invoquait la Taft-Hartley de 1947. il s’agissait d’une législation anti-syndicale qui rendait illégaux les débrayages spontanés et obligatoire des préavis de grève de 60 jours, qui retirait le droit de grève aux fonctionnaires fédéraux, aux fonctionnaires d’états et aux fonctionnaires des collectivités locales, qui donnait le droit au gouvernement fédéral d’interdire une grève mettant en danger la sécurité nationale, et qui obligeait les responsables syndicaux à prêter serment de non-communisme (cette dernière disposition sera décrétée inconstitutionnelle en 1965).

Reagan, flanqué du ministre des transports, annonce le 5 août le licenciement des grévistes

Reagan, flanqué du ministre des transports, annonce le 5 août le licenciement des grévistes

Le 5 août, Reagan licenciait les 11.359 contrôleurs qui avaient défié l’ordre de retour au travail et les faisait remplacer en partie par des militaires. Commença alors une opération antisyndicale radicale, qui se termina par la création d’une liste noire et le licenciement permanent des travailleurs, la saisie des finances de la PATCO et la révocation de l’accréditation syndicale du syndicat. Des agents du FBI sont intervenus contre les piquets de grève. Des dirigeants de la PATCO furent arrêtés et emmenés en prison avec les fers aux pieds, entourés d’agents du FBI l’arme au poing. Quatre membres de la PATCO ont été emprisonnés par le gouvernement fédéral au printemps et à l’été 1983. Ron May, Gary Greene, Lee Grant et Dick Hoover avaient été ciblés pour leur militantisme lors de la grève. Accusés de délit majeur de grève contre le gouvernement, ils seront emprisonnés, frappés d’amende et privés de façon permanente de leurs droits civiques.

1983: Les syndicalistes Lee Grant, Ron May et Gary Greene devant un tribunal fédéral

1983: Les syndicalistes Lee Grant, Ron May et Gary Greene devant un tribunal fédéral

Les attaques de Reagan contre les grévistes de la PATCO ont provoqué une opposition massive des travailleurs tant aux Etats-Unis qu’ailleurs dans le monde. Un mois après que Reagan eut congédié les grévistes de la PATCO, plus de 500 000 travailleurs ont convergé sur Washington, DC, lors d’une « journée de solidarité » — la plus grande manifestation jamais organisée aux Etats-Unis.

19 septembre 1981: Journée de solidarité avec les grévistes de PATCO

19 septembre 1981: Journée de solidarité avec les grévistes de PATCO


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Mais les grandes centrales syndicales — l’AFL-CIO, les Travailleurs unis de l’automobile, les Teamsters, etc.— n’ont pas soutenu la PATCO. Suite à l’ultimatum de Reagan adressé aux grévistes de la PATCO, l’AFL-CIO a ordonné à ses affiliés (pilotes, machinistes et agents de bord) de franchir les piquets de grève pour se rendre au travail.
La défaite de la PATCO a été le signal d’une vague antisyndicale, de compressions salariales et de licenciement de masse menée par les grandes entreprises dans tous les secteurs de l’économie américaine. Le modèle était posé: Thatcher allait âtre la première à le suivre en Angleterre, les autres gouvernements européens suivant rapidement. La fin de la grève des contrôleurs aériens a marqué la fin des politiques du réformisme et des compromis de classe qui ont prédominé dans la période de l’après-guerre et le déclenchement de l’offensive néo-libérale qui se poursuit toujours aujourd’hui.

Le 27 février 1973, quelques 200 activistes Sioux Oglala armés, appartenant à l’American Indian Movement (AIM), occupèrent le hameau de Wounded Knee, sur la réserve de Pine, prirent onze otages, demandèrent une enquête sur la corruption de l’administration de cette réserve, l’une des plus pauvres des États-Unis, et une enquête sur la violation des traités signés lors des guerres indiennes.
Les otages furent relâchés grâce à la médiation de deux sénateurs du Dakota du Sud, tandis que le blocus de Wounded Knee était organisé avec des moyens considérables : des centaines de policiers et 2.000 agents du FBI furent envoyés sur place ; des chars cernèrent le village et des hélicoptères armés survolèrent le territoire occupé.

Un des blindés encerclant les occupants de Wounded Knee

Un des blindés encerclant les occupants de Wounded Knee


Occupants de Wounded Knee: la classe américaine

Occupants de Wounded Knee: la classe américaine

Le choix de Wounded Knee était hautement symbolique. En 1868, les Sioux avaient signé un traité avec les États-Unis qui leur concédait une réserve assez vaste. Mais ce traité n’avait jamais été vraiment respecté, surtout après la découverte, en 1874 de gisements d’or dans la région. Les Sioux s’étaient alors donnés un leader spirituel qui prophétisait la réapparition des morts indiens et le départ des conquérants blancs. Ses disciples de Wovoka pratiquaient avec ferveur la ghost dance (danse des esprits), ce qui inquiéta les autorités qui commencèrent la répression. Bien le chef Sitting Bull n’était pas un adepte de Wovoka, il fut assassiné par un policier.
Quatre cents Sioux s’enfuirent et trouvent refuge dans le campement du chef Big Foot, dans une autre réserve. Le 7e de cavalerie intervient et entreprend de le désarmer à Wounded Knee, le clan de Big Foot. Un coup de feu part, une fusillade générale s’ensuit où les Sioux, encerclés par les soldats, sont massacrés. C’est alors que les canons bombardent le village des femmes et des enfants. 300 à 350 Amérindiens périrent ce 29 décembre 1890. Ce massacre marqua la fin des guerres indiennes et l’ouverture définitive de l’Ouest aux colons euro-américains.

Fosse commune des victimes du massacre de 1890 à Wounded Knee

Fosse commune des victimes du massacre de 1890 à Wounded Knee

Dans le contexte du mouvement de défense des droits civiques, la montée du red power, dont l’AIM représentait l’aile la plus radicale, faisait sortir les Indiens de l’oubli. L’occupation de Wounded Knee s’inscrivait dans une série d’actions militantes comme l’occupation de l’île d’Alcatraz (1969), du mont Rushmore (1970) ou du Bureau des affaires indiennes à Washington (1972).
Le 11 mars 1973, après que de nombreuses personnes aient convergé en direction de Wounded Knee, apportant avec elles des vivres en grandes quantités, l’indépendance du territoire fut déclarée. Des cantines communautaires, un service de santé et un hôpital furent aménagés au sein du territoire assiégé. Les occupants de Wounded Knee faisaient preuve d’une extrême détermination. Des fusillades sporadiques pendant les 70 jours de sièges firent deux morts parmi les militants, un blessé grave parmi les policiers et plusieurs blessés légers.

Occupant de Wounded Knee (à l'arrière plan, l'église jouxtant le cimetière de 1890)

Occupant de Wounded Knee (à l’arrière plan, l’église jouxtant le cimetière de 1890)

Finalement les occupants reçurent un ultimatum : ils devaient évacuer Wounded Knee après avoir déposé les armes. Le gouvernement s’engageait à examiner leurs revendications : enquête sur la violation des traités, sur la mauvaise gestion et la corruption du Conseil tribal, amélioration des conditions de vie dans la réserve de Pine Ridge. Le 8 mai, les militants se rendent, et disparaissent à la barbe des autorités pendant la nuit.
Mais si l’occupation de Wounded Knee apparaît comme l’une des manifestations les plus spectaculaires de l’action militante amérindienne au cours des années 1970, les conditions de vie à Pine Ridge n’en furent guère modifiées, l’enquête sur la corruption de l’administration fut abandonnée, et les représentants de la Maison-Blanche ne rencontrèrent pas les leaders indiens pour renégocier le traité de 1868.

Par contre, au cours des mois et des années qui suivirent, les militants de l’AIM devinrent la cible de la répression policière sur le mode de la répression contre les Black Panthers. Certains purent s’enfuir, d’autres furent emprisonnés, et en deux ans sept membres ou sympathisants de l’AIM furent assassinés.
C’est dans le cadre de cette répression que le dirigeant de l’AIM Leonard Peltier est arrêté puis condamné pour l’assassinat, le 25 juin 1975, de deux agents du FBI enquêtant sur un vol dans la réserve de Pine Ridge. Au procès, ses avocats se sont vu imposer des restrictions dans leur argumentation et n’ont pas été autorisés à présenter des témoins. Plus de 140.000 pages du dossier Peltier sont toujours inaccessibles aux avocats, classées par le FBI et la CIA pour des raisons de « sécurité nationale »…

Leonard Peltier, emprisonné depuis 1976

Leonard Peltier, emprisonné depuis 1976

Le 26 juillet 1953, 166 jeunes révolutionnaires, mal préparés et mal armés, attaquent la caserne Moncada, à Santiago de Cuba, et la caserne Carlos Manuel de Gazons, à Bayamo. Cette date est le point de départ de la révolution cubaine, et devint le nom du mouvement révolutionnaire (Movimiento 26 Julio ou M 26-7) que Castro allait fonder après sa libération, qui conquit finalement le pouvoir en 1959.

L’attaque de la Moncada devait être le signal d’un soulèvement populaire contre le régime du général putschiste Batista, au pouvoir depuis mars 1952, qui atteignait des sommets de corruption et de cruauté. Elle avait été préparée par Fidel Castro, alors jeune avocat, et son second Abel Santamaría qui la veille avait dit aux rebelles « … soyez assurés de notre victoire, ayez foi en notre idéal; mais si le destin s’avère contraire pour nous, il nous faut rester courageux dans la déroute, car ce qui se sera passé ici se saura et mourir pour la patrie sera un exemple pour toute la jeunesse de Cuba ».

La caserne Moncada après l'assaut

La caserne Moncada après l’assaut

Et l’attaque échoue. Plusieurs révolutionnaires sont tués, tandis que d’autres sont capturés. 75 révolutionnaires au total seront tués par les militaires ou les policiers de Batista. Abel Santamaría est torturé, on lui brûle les bras et on lui arrache un œil pour lui faire avouer le nom du dirigeant de l’insurrection. Des photos montrent que la grande partie des révolutionnaires tués ont été torturés et abattus après leur reddition et devant le scandale naissant, les rebelles arrêtés la nuit suivante, notamment Fidel Castro et son frère Raúl, échappent à l’exécution sommaire.

Révolutionnaires tués aux abords de la Moncada

Révolutionnaires tués aux abords de la Moncada

Quelques révolutionnaires capturés après l'attaque, (Castro est le premier de la file)

Quelques révolutionnaires capturés après l’attaque, (Castro est le premier de la file)

En septembre 1953, les procès de l’attaque ont eu lieu. Fidel Castro, comme dirigeant principal est jugé séparément. Il est amené dans la salle de l’Hôpital Civil, où l’audience se tenait, après plus de deux mois d’isolement total. Il entend le procureur requérir 26 ans de prison, et se lance alors dans une « plaidoirie », en fait un discours politique, intitulé La Historia me absolvera, l’Histoire m’acquittera. Pendant trois heures, sans lire ses notes, il dénonce les crimes de la dictature et la misère du peuple cubain. Castro est alors un démocrate radical et progressiste – pas un communiste. Il cite de mémoire Jean de Salisbury, Saint Thomas d’Aquin, Martin Luther, Juan de Mariana, François Hotman, Johannes Althusius, Juan Poynet, Jean-Jacques Rousseaux et bien d’autres. Elevé par les Jésuites, il met l’accent sur Saint Thomas d’Aquin, selon lequel les tyrans devaient être démis par le peuple.
Loin de se limiter à dénoncer à la dictature, Castro expose le projet politique qui motivait l’assaut de la Moncada, et qui passait par 5 points prioritaires. La première loi remettait en vigueur la Constitution républicaine de 1940, suspendue par Batista. La deuxième était une loi de réforme agraire, qui donnait la propriété aux métayers qui occupaient jusqu’à une soixantaine d’hectares. La troisième octroyait aux travailleurs 30% des parts des grandes entreprises. La quatrième accordait aux récoltants 55% du revenu de la canne à sucre. Et la cinquième loi ordonnait la confiscation de tous les biens accaparés par les concessionnaires des gouvernements successifs.

Castro allait conclure avec ces mots restés célèbres: « Je terminerai ma plaidoirie d’une manière peu commune à certains magistrats en ne demandant pas la clémence de ce tribunal. Comment pourrais-je le faire alors que mes compagnons subissent en ce moment une ignominieuse captivité sur l’Île des Pins ? Je vous demande simplement la permission d’aller les rejoindre, puisqu’il est normal que des hommes de valeur soient emprisonnés ou assassinés dans une République dirigée par un voleur et un criminel. Condamnez-moi, cela n’a aucune importance. L’histoire m’acquittera. »

Castro lors de sa détention

Castro lors de sa détention

Les prisonniers de la Moncada à leur libération en 1955 (Castro est au centre)

Les prisonniers de la Moncada à leur libération en 1955 (Castro est au centre)

Castro est condamné à 15 ans de prison sur l’Île des Pins, et son frère à 13 ans de prison. En 1955, en raison de la pression de personnalités civiles, de l’opposition générale, et des Jésuites qui avaient participé à l’instruction de Castro, Batista décide de libérer tous les prisonniers politiques, y compris les attaquants de la Moncada. Les frères Castro partent en exil au Mexique, où se retrouvent les Cubains décidés à renverser le régime. Ils y rencontrent « Che » Guevara qui se joint à eux. Les membres du M 26-7 sont entraînés par Alberto Bayo, un ancien officier de la République espagnole exilé au Mexique, et le 26 décembre 1956, avec un armement de fortune, ils s’embarquent pour Cuba.

Le 28 janvier 1960, la caserne Moncada a été transformée en école.

Les révolutionnaires tués à la Moncada

Les révolutionnaires tués à la Moncada