Plusieurs policiers suivent une formation pour créer une nouvelle unité de police chargée de gérer les manifestations à Toulouse. Ils auront pour rôle d’intensifier la collaboration avec les organisateurs qui déposent les mobilisations afin de contrôler tout débordement. Actuellement, 600 policiers français suivent cette formation et seront identifiables avec un brassard bleu ciel.

Dans le cadre de la poursuite du mouvement contre les lois dites sécurité globale et séparatismes, le Secours Rouge Toulouse a interviewé Mathieu Rigouste, chercheur en sciences sociales depuis les luttes. Il est notamment l’auteur de « La domination policière » en 2012 et plus récemment du livre et du documentaire « Un seul héros le peuple ».

 

Comment analyses-tu la dynamique dans laquelle s’inscrit la loi sur la sécurité globale ?

 

Je crois que cette loi s’inscrit dans un processus long de restructuration néo-libérale et sécuritaire du capitalisme. Les grandes puissances impérialistes ont engagé leurs économies et leurs systèmes politiques à la fois dans les guerres néocoloniales à l’extérieur et dans des grandes opérations de renforcement sécuritaire à l’intérieur. Les marchés de la guerre intérieure, le marché de la sécurité, du contrôle, de la surveillance, de la répression sont vraiment des dynamiques fondamentales en termes de restructuration du capital, en termes de sauvegarde du capitalisme. Cette loi permet aussi de durcir la répression des mouvements sociaux et d’empêcher préventivement la formation de mouvements révolutionnaires.

Dans la même période, deux lois ont été proposées : sur la sécurité globale et contre « les séparatismes ». Quel lien fais-tu entre les deux ?

 

En effet, la loi sécurité globale et la loi « séparatismes » vont ensemble. Elles ont été dissociées pour faire semblant, mais on le voit avec les interventions de différents cadres du gouvernement ; la question du séparatisme, comme ils disent, c’est-à-dire la question raciale et identitaire, est complètement articulée, conjuguée à la dynamique sécuritaire. Cela s’inscrit dans un processus long. Toute la dynamique de restructuration sécuritaire a avancé depuis les années 70 en s’articulant avec les politiques racistes d’État et à une montée en puissance de l’extrême droite, notamment à travers ce qu’était la nouvelle droite, c’est-à-dire à travers le mouvement identitaire. L’appropriation par l’État, la normalisation des idées et des agendas politiques issus de l’extrême droite favorisent un renforcement des systèmes de domination raciste, patriarcaux et autoritaires. Donc l’un des enjeux fondamentaux de cette conjugaison, c’est à la fois de diviser les classes populaires, même si elles le sont déjà bien divisées, notamment par les questions d’oppression raciale et de ségrégation. Il s’agit à la fois de diviser, mais aussi de déployer un système de sur-violence, de sur-contrôle, de bannissement et d’écrasement à l’égard des strates les plus pauvres du prolétariat qui sont les strates racisées, et de reproduire la ségrégation et le système de socio-apartheid autour duquel le capitalisme en France et l’ensemble de la société française sont organisés.

En juin dernier, il y a eu de grandes manifestations contre les crimes policiers et le racisme d’État. Dans les mobilisations de l’automne, les collectifs et acteurs de ces luttes ont pas été invisibilisé par les organisateurs. Comment tu l’expliques ?

 

Le package de lois sécurité globale / loi « séparatismes » est une réaction du bloc au pouvoir et du système de domination et d’exploitation aux alliances et aux solidarités, à la montée en puissance des luttes des quartiers, des immigrations et à leurs convergences avec les autres mouvements sociaux du printemps. Il faut également noter qu’une autre gauche, de gouvernement, navigue autour de ces mouvements sociaux et fait tout pour avoir accès au pouvoir. Quand elle sera au pouvoir, elle sera celle qui dirigera la police, les prisons, l’armée. D’une certaine manière, elle se prépare à ça, prépare une communication sur une police réformée, une police de gauche, une police du peuple. Bien entendu, elle va essayer de chercher des cadres du côté des quartiers et des immigrations à affilier pour tenir un discours de gauche de gouvernement, de gauche étatique. Et tout ce qui sort du cadre, c’est-à-dire les luttes autonomes des quartiers, des immigrations, sera forcément invisibilisé et l’est déjà. On l’a vu régulièrement, comme lorsque le rapport de force a obligé les organisations politiques à se positionner sur la question des armes intermédiaires comme le Flash-ball et les grenades de désencerclement. Ce qui a été proposé par la gauche de gouvernement, c’était de les interdire dans ce qu’ils appelaient les manifestations de centre-ville. Bien entendu, ne pas du tout toucher à leur usage systématique, historique et quotidien dans les quartiers populaires. Bien sur, cette gauche de gouvernement a complètement collaboré à toute cette histoire des politiques racistes et xénophobes du racisme d’État. Et on peut imaginer qu’elle a fait aussi ce travail d’invisibilisation dans le mouvement social et elle le continuera quand elle sera au pouvoir.

 

Tu as autre chose à ajouter ?

 

S’il faut ajouter quelque chose, j’ai l’impression que ça démontre, un peu comme les différentes séquences historiques des luttes des quartiers, des immigrations, que c’est fondamental de construire des solidarités, des alliances avec d’autres groupes dominés, exploités et opprimés. Mais que les convergences avec les organisations politiques qui ont des stratégies de prise du pouvoir par en haut sont vouées à être trahies par ces dernières parce qu’elles s’organisent aussi pour pouvoir gérer le système lorsqu’elles auront le pouvoir. Comme elles le font à chaque fois qu’elles l’obtiennent. Elles entrent forcément, à un moment où à un autre, en conflit avec les luttes qui s’inscrivent dans des stratégies d’émancipation collective. Je crois qu’il nous faut réussir à la fois à consolider l’autonomie des résistances populaires et à construire des solidarités de base, locales et internationales, pour protéger les vies des classes populaires, améliorer nos conditions de vie collective dès maintenant, renverser les rapports de force en chemin et remplacer cette société par une autre qui permette d’en finir avec toutes les formes de domination.

Samedi 9 janvier à Toulouse, des centaines de personnes ont manifesté en hommage aux 3 militantes kurdes assassinée en janvier 2013 à Paris. À l’appel de la communauté kurde, cette initiative solidaire a débuté par un rassemblement devant la gare Matabiau où différentes organisations ont pris la parole, notamment le Secours Rouge Toulouse (voir ci-dessous). Ensuite, une manifestation a eu lieu jusqu’au métro François Verdier animée par de nombreux slogans de solidarité avec le mouvement kurde et contre les féminicides. Des rassemblements similaires ont eu lieu également à Paris, Bruxelles et différentes villes européennes.

Nous sommes réunis aujourd’hui pour célébrer la mémoire de Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez qui ont été lâchement assassinées par un agent turc dans les rues de Paris en janvier 2013. 8 ans plus tard, nous sommes toujours présents aux côtés de la communauté kurde pour exiger vérité et justice. 8 ans plus tard, nous sommes avec vous pour dénoncer la responsabilité du fasciste Erdogan et la complicité de l’impérialisme français dans ces horribles féminicides.
Aujourd’hui, célébrer la mémoire de Sakine, Fidan et Leyla c’est célébrer le combat des femmes kurdes qui se battent au Kurdistan pour l’émancipation des femmes et de leur peuple tout entier.
Aujourd’hui, célébrer leur mémoire c’est aussi se souvenir des milliers de femmes des YPJ qui se sont battues au Rojava contre Daesh hier et qui se battent aujourd’hui contre l’Etat fasciste turc et ses supplétifs djihadistes. En mémoire d’Arin Mirkan, Ivana Hoffmann, Ceren Güneş, Eylem Ataş ou encore Anna Campbell : des femmes kurdes, turques, allemandes, britanniques et de tant d’autres nationalités qui ont unies leurs forces pour combattre le fascisme.
Aujourd’hui, célébrer leur mémoire c’est dénoncer la répression organisée par l’État fasciste turc et les États européens contre ces combattantes quand elles retournent auprès des leurs après des mois de combat. C’est le cas d’Eddi une ancienne combattante italienne des YPJ qui est la cible d’un acharnement répressif en Italie car elle a osé combattre le fascisme les armes à la main.
Aujourd’hui, au nom du Secours Rouge Toulouse, nous vous saluons et saluons le combat de Sakine, Fidan et Leyla. Un combat qui se poursuit aujourd’hui en chacune et chacun d’entre nous : contre le fascisme, le patriarcat et l’impérialisme !
Sehid Namirin !
Jin, jiyan, azadî !

Samedi 9 janvier, un rassemblement unitaire est organisé à Toulouse pour dénoncer la vente et la destruction de l’hôpital La Grave et les expulsions du DAL 31 et du Centre Solidaire Abbé Pierre du site. Les organisateurs dénoncent la politique municipale de spéculation immobilière au détriment de la population et exigent un quartier et un hôpital ouverts à toutes et tous. Rendez-vous est donné samedi 9 janvier dès 12H pour un rassemblement-concert au 21 rue du pont Saint-Pierre.

L’événement Facebook

 

Dans la nuit du 9 au 10 janvier 2013, les militantes kurdes Sakine Cansiz, Fidan Dogan et Leyla Saylemez sont assassinées au cœur de Paris. Depuis 8 ans, la communauté kurde d’Europe exige la justice sur cette affaire et appelle à se mobiliser partout en France autour de la date anniversaire de ce triple féminicide (voir l’appel). À Toulouse, une manifestation est organisée samedi 9 janvier à 13H30 devant la Gare de Matabiau.

L’événement Facebook

Louise, ancienne président d’Act Up Sud-Ouest, a été condamnée en première instance pour “injures publiques” suite à une action de dénonciation contre La Manif pour Tous, qui a porté plainte. L’audience en appel se déroulera le mardi 8 décembre 2020. Un rassemblement en solidarité est appelé devant le Tribunal de Grande Instance de Toulouse à 13h30.

L’événement Facebook.

Dans le cadre de la mobilisation contre le projet de loi de « sécurité globale », le Secours Rouge Toulouse a réalisé un entretien avec Gwenola Ricordeau sur les questions que posent ce mouvement. Française installée aux États-Unis depuis quelques années, Gwenola Ricordeau est professeure de justice criminelle à la California State University, Chico. Militante de longue date pour l’abolition du système pénal, elle est notamment l’auteure de Les détenus et leurs proches. Sentiments et solidarités à l’ombre des murs (Autrement, 2008) et Pour elles toutes. Femmes contre la prison (Lux, 2019).

Crédit photo : Léopold Lambert

 

Le mouvement actuel contre la loi « sécurité globale » semble se polariser sur le retrait de la loi ou juste une partie (notamment l’article 24), qu’en penses-tu ?

 

Oui, j’observe aussi cette polarisation. L’article 24 permet au gouvernement d’avoir une marge de négociation (amender ou retirer cet article) et, tactiquement, il a un réel avantage à ce que les mobilisations se focalisent sur les images prises des policiers. En effet, la loi prévoit beaucoup d’autres dispositions, comme l’élargissement du champ d’intervention des polices municipales, l’extension des missions pour le secteur de la sécurité privée, l’utilisation des drones comme outils de surveillance… Beaucoup de dispositions qui échappent ainsi à l’attention du débat public, alors qu’il n’y a pas besoin d’être radical pour mesurer le recul qu’elles représentent pour les libertés publiques.

Les dispositions de la loi « sécurité globale » constituent une offensive sécuritaire, mais elles s’inscrivent dans une offensive plus générale, marquée notamment par le projet de loi de criminalisation des blocages et mobilisation dans les universités, une politique islamophobe et la loi à venir sur « les séparatismes ». Or cette offensive intervient dans un contexte de crise sociale majeure dans le sillage du Covid, ce qui n’est évidemment pas le fruit du hasard.

 

Crédit photo : acta.zone

 

À ton avis, est-ce que le retrait de l’article 24 est quand même important ?

 

Bien sûr, l’article 24 est scandaleux… Mais il faut dire les choses clairement : on ne peut pas réduire le débat sur les « violences policières » (on pourra revenir sur cette expression) à celui de la prise d’images de policiers ! D’abord, parce qu’il faut s’interroger sur les usages sociaux et le statut de ces images. Je vais faire une parenthèse. Pendant des années, les mouvements progressistes ont été en faveur des caméras-piétons (ou cameras embarquées) par les policiers – ce qui figure d’ailleurs dans la loi « sécurité globale » (article 21). Leur généralisation aux USA notamment a montré que leur usage n’entrainait pas une baisse du recours à la force par la police. Par ailleurs, les jurés tendent à davantage croire les images prises par la police que par des témoins. Ensuite, le fait d’avoir davantage d’images à disposition induit un nouveau standard en matière de preuve : la vraie victime, c’est celle dont on a des images… Le copwatching est une pratique de défense collective face à la police, mais il en existe d’autres. Il est d’ailleurs important de réaffirmer qu’on croit les personnes qui sont victimes de l’institution policière, quel que soit le type de violences qu’elles ont subi.

La focalisation des débats autour des violences policières sur la question des images pose un autre problème : Quelles sont les images possibles d’une violence qui fait système ? L’enfant contrôlé sur le chemin de l’école, celui à qui ses parents ont expliqué qu’il ne fallait pas courir devant la police car il est Noir ou arabe, l’enfant qui a vu un proche se faire arrêter, qui a assisté à une perquisition ou à une arrestation… Ce sont juste quelques exemples, mais il n’y a pas d’images pour cela, et pourtant cela façonne profondément l’existence de la jeunesse issue des quartiers populaires, de l’histoire coloniale et de l’immigration. Plus généralement, je pense qu’on fait face à un manque de réflexion critique sur l’usage des images. Je dis cela notamment au regard de la banalisation de l’usage des téléphones et des prises de photo dans les manifestations (voir par exemple ce texte du Collectif Auto Media Énervé ou la campagne « No photo » du Secours Rouge de Belgique).

 

Comment lutter contre les violences policières ?

 

Je pense d’abord qu’il faut éviter de mettre la focale sur les policiers ou des policiers en particulier plutôt que sur l’institution policière. On sait que cela fait partie de la ligne de défense de la police : évoquer des « brebis galeuses » et des cas individuels (des hommes possiblement fatigués, défaillants ou autre), et donc des erreurs « humaines ». Cela permet de détourner la discussion du vrai sujet : la fonction de la police. Plutôt que de dire que la police fonctionne mal, il faut au contraire dire qu’elle fonctionne très bien au regard de ce qui est attendu d’elle : protéger l’État, le système capitaliste, le racisme structurel et le patriarcat.

Les analyses qui pointent les supposés dysfonctionnements de la police s’accompagnent souvent d’une critique de l’impunité des policiers. Cette impunité est évidemment scandaleuse, mais il faut aussi voir que la responsabilisation pénale des policiers (le fait que des policiers soient poursuivis et condamnés) ne remet pas en cause fondamentalement l’institution. Cela peut même lui permettre de se dédouaner de toutes les nuisances induites par son existence en se présentant comme une institution qui prend au sérieux ses « dysfonctionnements ».

Pour dire les choses vite, les violences policières ne disparaîtront pas tant que la police existera. Et donc la meilleure manière de lutter contre les violences policières, c’est de lutter contre l’existence même de la police, donc pour son abolition.

 

Tu rejettes les expressions de « bavures policières » et de « violences policières ». Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

 

L’idée implicite, dans le terme « bavure », c’est celle du « débordement », du « dérapage », de l’« erreur ». Parler de « bavure » lorsqu’une personne a été frappée ou tuée par la police, c’est minimiser la responsabilité de l’institution. Le problème avec l’expression « violences policières » est un peu différent. Si on parle de « violences policières », on fait comme s’il s’agissait là d’un phénomène certes lié à la police, mais dont on peut discuter des moyens d’en venir à bout sans pour autant discuter de l’existence de la police elle-même. On en revient au discours en termes de « brebis galeuses » que j’évoquais précédemment.

Pour ma part, comme je l’ai dit dans cette interview pour Acta, je préfère réfléchir en termes de « crimes d’État ». Pour plusieurs raisons. D’abord, ça permet de dépasser la réduction des méfaits de l’existence de la police aux cas les plus dramatiques et au spectacle de la violence physique comme je l’ai dit tout à l’heure. Ensuite, cela permet de penser ensemble les crimes policiers et les crimes pénitentiaires et donc de parler plus généralement du système pénal (c’est-à-dire de la police, de la prison et de la justice). Enfin, je crois que l’expression « crimes d’État » dit assez bien l’absurdité d’attendre de la justice une réparation et de l’État des changements qui éviteraient que des faits similaires se produisent de nouveau. Ainsi, cela permet de mieux désigner quelle doit être la véritable cible des mobilisations politiques, c’est-à-dire l’État.

 

Tu vis aux États-Unis et là-bas il y a tout un mouvement pour l’abolition de la police. Tu peux nous en dire plus ?

 

Comme le raconte Kristian Williams dans cette interview, « le mouvement pour l’abolition de la police est issu, d’une part, du mouvement pour la responsabilisation de la police (qui visait simplement à placer la police sous une sorte de contrôle public), et d’autre part, du mouvement pour l’abolition des prisons. » Ce mouvement est né pour l’essentiel au milieu des années 2010 avec la dynamique politique de Black Lives Matter. Mais il a gagné beaucoup de force et de visibilité après la mort de George Floyd, notamment avec le mouvement #8ToAbolition (voir sa plateforme en français).

Le mouvement pour l’abolition de la police recouvre différentes tendances politiques et analyses, mais il partage un constat : les propositions de réformes de la police – qui sont toujours les mêmes (améliorer le recrutement des policiers et leur formation, plus de police « de proximité », davantage de « diversité » parmi les policiers, plus de « contrôle citoyen » de la police, etc.) – n’ont pas de réels effets. Il faut rappeler que George Floyd a été tué par la police de Minneapolis qui était citée en exemple pour toutes les reformes qu’elle avait mise en place depuis des années. Le mouvement pour l’abolition de la police partage également largement la réflexion de la militante Mariame Kaba : « Le moyen le plus sûr de réduire la violence policière est de réduire le pouvoir de la police, en réduisant les budgets et le nombre d’agents. » A partir de là, le mouvement pour l’abolition de la police s’appuie en grande partie sur la proposition de Critical Resistance, une des principales organisations abolitionnistes, de distinguer entre les réformes qui renforcent et celles qui affaiblissent la police (voir le document traduit en français par la revue Jef Klak). La revendication de « définancement de la police » qui a été l’objet de nombreuses mobilisations au printemps s’inscrit dans cette stratégie de reformes qui affaiblissent la police.

 

Peux-tu revenir sur l’abolitionnisme pénal et ses objectifs ? Penses-tu que c’est compatible avec un système capitaliste ?

 

Ce qu’on désigne par « abolitionnisme pénal » est en fait tout un ensemble de critiques radicales du système pénal et de mouvements depuis les années 1970. Il y a, en son sein, une diversité en termes d’analyses et de pratiques, selon les époques et les pays. Mais ce qui rassemble les abolitionnistes, c’est le projet d’abolir le système pénal et donc ses institutions (la police, les prisons et les tribunaux en particulier) en partant du constat de leur nuisance sociale et qu’elles assurent très mal des besoins légitimes, tels que la sécurité ou la prise en charge des victimes.

La question de la compatibilité avec le système capitaliste amène à mon sens plusieurs remarques. D’abord, il y a des courants au sein de l’abolitionnisme qui sont compatibles avec le capitalisme. Par exemple, certains mouvements qui ne se focalisent que sur l’abolition de la prison (certaines luttes anticarcérales) ont un projet qui sera sans doute, à mon avis, mis en œuvre par d’autres qu’eux ! En effet, les moyens technologiques rendront un jour l’enfermement peu rentables et socialement inacceptables. Mais une grande partie de l’abolitionnisme défend plutôt l’idée que l’abolition ne peut se penser en dehors du renversement du capitalisme. Aujourd’hui, aux USA, la proposition stratégique que j’évoquais tout à l’heure autour des reformes qui affaiblissent la police – mais aussi la prison – occupe une position centrale. En clair, il y a un mot qui n’est pas souvent prononcé aux USA, c’est « révolution »

 

Dans ton livre Pour elles toutes. Femmes contre la prison, tu exposes les théories abolitionnistes et tu en proposes une lecture féministe. Penses-tu que cette ligne politique progresse alors que l’on voit en France de grandes mobilisations féministes et anti-répressives ?

 

Le « féminisme carcéral », c’est-à-dire un féminisme qui s’appuie sur les outils répressifs de l’État (en demandant plus de criminalisation des auteurs de violences sexuelles, par exemple), est encore assez dominant en France. Il est néanmoins de plus en plus questionné, comme en témoigne le dernier ouvrage de Françoise Vergès, Une théorie féministe de la violence. Je pense que globalement, ces dernières années, l’abolitionnisme pénal a beaucoup avancé parmi les féministes. Pour autant, il reste beaucoup de travail politique à effectuer. Pour refuser que les femmes servent de prétexte à des politiques racistes et à des offensives contre les populations des quartiers populaires, issues de l’immigration et de la colonisation. Bref, pour construire un féminisme populaire et antiraciste !

 

La loi de “sécurité globale”, discutée ces derniers jours à l’assemblée nationale, est une nouvelle étape dans l’arsenal répressif de l’État français. Elle prévoit d’étendre l’usage des drones pour le maintien de l’ordre et l’extension des pouvoirs des policiers municipaux. De plus, cette loi veut renforcer l’impunité de la police et la gendarmerie en limitant la possibilité de filmer ceux-ci dans l’exercice de leur fonction.

Mais de quoi la loi de “sécurité globale” est-elle le nom ?

Ces dernières années, de fortes crises politiques et de légitimité ont eu lieu en particulier durant le mouvement des Gilets Jaunes ou par le développement des mouvements contre le racisme d’État et les crimes policiers. Cette loi est donc un geste fort de soutien et d’appui à l’appareil répressif qu’est la police et la gendarmerie. Rien de plus normal pour un État capitaliste, sa police ne sera jamais « démocratique » ou au service du plus grand nombre. Qu’elle soit filmée ou non, la police restera le bras armé du capital assurant sa propre survie.

Attention, une loi peut en cacher une autre !

La « loi de sécurité globale » n’est pas la seule offensive de l’État français. Par exemple, la nouvelle loi de programmation de la recherche prévoit la criminalisation des blocages et mobilisation dans les universités, anticipant ainsi les futures mobilisations étudiantes. Dernièrement, la « loi sur le séparatisme » est une énième offensive islamophobe qui stigmatise une partie de la population, accusée de cessation avec les « valeurs » démocratiques. Cette dernière s’inscrit directement dans la politique de l’État français de consolidation de l’idée d’un « ennemi intérieur », qui « menacerait » les fondements même de la République.

La contre-révolution préventive, une dynamique continue

La loi de « sécurité globale » est donc une nouvelle offensive qui s’inscrit dans une dynamique générale. Si elles sont loin d’être “anecdotiques”, ces nouvelles lois ne sont pas une nouveauté. Elles ne sont pas non plus un “virage” autoritaire de l’État français. Elles sont dans la continuité de la contre-révolution préventive que l’État français met en place pour répondre aux dernières crises politiques continues et pour renforcer sa domination face à un avenir qui s’annonce instable.

Les outils de la contre-révolution préventive sont un moyen pour l’État d’anticiper toute remise en cause de son pouvoir “légitime”. Les différentes composantes de la gauche révolutionnaire (anarchistes, autonomes, communistes…) doivent faire front ensemble pour combattre ces mesures et renforcer le camp révolutionnaire face à l’État et au capital.

 

Tract du Secours Rouge Toulouse, le 21 novembre 2020

Alors que les députés français commencent à examiner la loi dite de “sécurité globale”, des dizaines de rassemblements pour s’y opposer ont eu lieu partout en France. Ce projet de loi vise notamment à renforcer l’impunité et les pouvoirs de la police. À Toulouse, le rassemblement a réuni plusieurs milliers de personnes qui s’est poursuivi par un départ en manifestation “sauvage”. Après à peine 100 mètres, la manifestation a été stoppée par la police qui a lancé de nombreuses grenades lacrymogènes.