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Rojava, le sens de notre internationalisme

Samedi 28 mars 2026 à l’occasion de la sortie du livre biographique sur Ivana Hoffman, communiste queer tuée au combat face à Daesh en mars 2015, le Secours Rouge Toulouse a co-organisé avec Young Struggle une soirée « Rojava : internationalisme et solidarités » qui a notamment permis de revenir sur les enseignements du processus révolutionnaire dans la région mais aussi de rendre hommage à Ivana Hoffmann. Nous retranscrivons ci-dessous de larges extraits de l’intervention que nous avons faite à cette occasion.


Distinguer la légitimité d’une lutte de sa direction politique


Quand on parle de soutien à la lutte kurde, on entend parfois deux types d’objections opposées : l’idéalisation du Rojava comme étant un modèle parfait ou a contrario des désaccords ou des réserves sur telle organisation, tel parti, telle ligne politique, et qui finissent par se désolidariser de la lutte dans son ensemble.

Pour bien comprendre ce qui se joue là-bas, nous pensons au sein du Secours Rouge Toulouse, qu’il faut appréhender les processus révolutionnaires et plus largement progressistes, comme des mobilisations de masse complexes, contradictoires et traversées par des dynamiques et des tensions internes. Une lutte nationale pour l’autodétermination et sa résistance armée contre l’oppression ne peuvent être appréhendés comme formant un bloc monolithique. Il s’agit d’un processus qui se construit à travers des conditions concrètes, avec des acteurs multiples, au sein de rapports de force, de compromis mais aussi d’erreurs, d’avancées et de reculs.


C’est pour ça que l’on distingue deux niveaux : d’abord, la légitimité de la lutte d’un peuple pour son droit à l’autodétermination ; ensuite, le rapport critique et politique qu’on peut entretenir avec telle ou telle organisation qui dit représenter cette lutte. On peut avoir des interrogations, des désaccords, voire des critiques avec certaines orientations du mouvement de libération kurde. Cela n’empêche pas et cela exige même que l’on reconnaisse la légitimité de la résistance de ce peuple.

C’est cette distinction qui nous permet de comprendre ce qui se joue réellement au Rojava. Et il ne s’agit pas seulement d’alliances militaires de circonstance mais bien d’un processus politique continu. Un processus qui expérimente de nouvelles formes d’auto-organisation populaire, de libération des femmes conduite par les femmes elles-mêmes et une tentative de dépassement des sectarismes entre différents courants de la gauche révolutionnaire.

Ce rapport-là avec le Rojava, ce n’est pas un rapport idéaliste. C’est un rapport politique. Ce qui est déterminant selon nous ce n’est pas de défendre une belle expérience étrangère depuis nos conforts occidentaux mais de comprendre ce processus et la manière dont il s’articule avec la construction du mouvement révolutionnaire en Europe. Parce que le mouvement kurde, la gauche révolutionnaire de Turquie et plus modestement la gauche révolutionnaire d’Europe sont inséparablement liées – malgré leurs spécificités – à un seul et même processus global de libération.

Les formes concrètes de la solidarité européenne


À partir de ce cadre, abordons ici des formes concrètes que cette solidarité a prises en Europe.
La solidarité avec la lutte kurde a pris des formes très diverses qui couvrent un large spectre allant des manifestations jusqu’à l’engagement militaire.

Il y a donc des rassemblements, des occupations symboliques, des actions de sensibilisation, etc. qui ont été organisés un peu partout en Europe. Durant les deux derniers mois, par exemple, plusieurs manifestations ont été organisées par la communauté kurde à Toulouse.

Il y a ensuite des formes d’organisation de solidarité internationale un peu plus poussées. Après le début de l’offensive de HTS contre le Rojava en début d’année, la Caravane Populaire pour le Rojava a vu le jour, réunissant des internationalistes à travers toute l’Europe, afin d’acheminer du matériel médical et humanitaire sur place. Malheureusement, la caravane n’a pas pu traverser la frontière turque et celleux qui ont réussi à la passer de manière cachée se sont fait arrêter un peu plus tard. C’est un exemple d’internationalisme concret.

Il y a aussi la solidarité avec les camarades réprimé·es en Turquie. Énormément de militant·es, de journalistes, de révolutionnaires et progressistes sont emprisonné·es, torturé·es, assassiné·es. Encore récemment, près d’une centaine de camarades du Parti socialiste des opprimés et d’autres organisations socialistes ont été arrêté·es, l’Etat les accusant de faire partie d’organisations révolutionnaires qui combattent notamment au Rojava, comme le MLKP (Parti Communiste Marxiste-Léniniste). La solidarité avec ces prisonnier·es politiques est également une tâche importante à mener et à laquelle on participe.

Il y a aussi le soutien matériel et militaire.

La campagne du Secours Rouge et le Bataillon International de Libération


En 2015, le Secours Rouge International a choisi de mener une campagne de solidarité active aux côtés d’autres organisations européennes avec une structure qui s’appelle le Bataillon International de Libération.
Le Bataillon International de Libération est un bataillon composé de révolutionnaires venu·es de Turquie, d’Europe et d’ailleurs pour défendre la révolution du Rojava en se positionnant comme une force indépendante aux côtés des YPG (Unité de Défense du Peuple) et YPJ (Unité de Défense de la Femme).

A l’initiative du MLKP, il a été fondé en juin 2015 sur le modèle des Brigades Internationales qui défendaient la révolution espagnole en 1936. Il a été rejoint par plusieurs autres groupes révolutionnaires principalement de Turquie mais pas seulement, et il était composé de révolutionnaires de différentes organisations, mais aussi de camarades sans organisation, tou·tes issu·es de divers courants de la gauche révolutionnaire : marxisme-léninisme, hoxhaïsme, maoïsme, anarchisme, trotskysme.

Une des raisons qui nous pousse à soutenir spécifiquement cette structure est qu’elle portait en elle un principe d’unité politique rassemblant différents courants de la gauche révolutionnaire. Dans un paysage militant souvent fragmenté, voire sectaire, le Bataillon International proposait une expérience concrète de dépassement de ces divisions au service d’une lutte commune. C’est en soi une leçon politique précieuse et nous avons considéré qu’il était de notre responsabilité de la soutenir matériellement.

Notre campagne consistait à fournir aux combattants et combattantes des pansements CELOX, du matériel médical pour stopper les hémorragies dans des situations de blessures graves sur le terrain. Grâce à cette campagne, des dizaines de milliers d’euros ont été récoltés, plusieurs centaines de CELOX ont pu être acheminés sur la ligne de front et de nombreux camarades ont pu être soigné·es.


Ainsi, modestement, cette campagne de soutien matériel et surtout la mise en place du Bataillon international de libération ont été des exemples de solidarité concrète et active avec le Rojava.

La répression du mouvement de solidarité en Europe


A l’image de la solidarité avec le Rojava, la répression systématique du mouvement de solidarité avec la lutte kurde en Europe prend également plusieurs formes.


La première forme de répression est la désignation de forces comme « terroristes ». Des organisations kurdes et de la gauche révolutionnaire de Turquie, au premier rang desquelles le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), sont classées comme organisations terroristes par l’Union Européenne et ses États membres. Cette qualification n’est pas anodine puisqu’elle produit des effets juridiques considérables. Elle permet de criminaliser non seulement les membres de ces organisations mais aussi leurs soutiens et leurs sympathisant·es. Cette qualification « terroriste », rappelons-le, est d’abord une victoire diplomatique de l’État turc, obtenue par des pressions constantes sur ses alliés de l’OTAN.

La répression se joue aussi à travers des interdictions de manifestations. Des rassemblements kurdes ont été interdits à Marseille et à Saint-Nazaire durant la récente mobilisation pour le Rojava.

Autre forme de répression : la criminalisation individuelle de militant·es. Citons par exemple le cas de notre camarade Andi, secrétaire du Secours Rouge International. En 2021, elle avait dû comparaître devant un tribunal fédéral en Suisse suite à une attaque militante contre le consulat turc à Zürich en 2017 en solidarité avec le Rojava. Ce procès n’avait eu lieu qu’en raison de pressions diplomatiques de la Turquie. Cette affaire prouve encore une fois la complicité des Etats européens dans l’offensive contre le Rojava. De la même manière, un camarade du Secours Rouge Genève a été accusé « d’atteinte à la puissance défensive du pays » et de « service militaire à l’étranger ». L’État suisse lui reprochait d’avoir pris les armes au Rojava entre 2015 et 2016 contre Daesh. 

En France, il y a eu l’affaire dite du 8 décembre 2020 lorsque sept militant·es ont été arrêté·es et poursuivi·es pour association de malfaiteurs à caractère terroriste puis avaient été condamné·es par le tribunal correctionnel de Paris à des peines de prison allant de deux ans (sursis) à cinq ans de prison (dont trente mois de sursis probatoire) sur la base d’accusations (jamais étayées) de préparation d’actions violentes en France, suite à l’engagement de certain·es au Rojava aux côtés des forces kurdes contre Daesh.

Ce que ça nous dit : la portée stratégique de l’internationalisme


Ce tableau d’ensemble (les interdictions de manifestations, les procès, la qualification terroriste, la criminalisation des militants) s’inscrit dans une politique cohérente et elle nous dit quelque chose d’essentiel. 

Les Etats bourgeois européens ont parfaitement compris la portée stratégique et politique de l’internationalisme conséquent au Rojava. Ils ont compris que des internationalistes qui vont se former au contact d’une véritable expérience révolutionnaire, qui participent à la résistance armée antifasciste, qui construisent des liens de fraternité concrets avec d’autres forces révolutionnaires dans le monde, représentent un danger pour l’ordre établi ici.

Les Etats bourgeois craignent précisément ceci : que des ponts se fassent entre les expériences comme celle du Rojava et le mouvement révolutionnaire en Europe. Un des exemples est la polémique et la panique médiatique qui avaient eu lieu durant le mouvement des Gilets Jaunes quand des tags du TKP/ML, parti révolutionnaire de Turquie qui était actif dans la résistance au Rojava, avaient été aperçus dans la manifestation parisienne du 1er décembre 2018.

Une répression très féroce s’est donc abattue à travers un arsenal juridique : lois antiterroristes, qualifications d’association de malfaiteurs, procédures pénales longues et épuisantes qui visent autant à punir qu’à décourager.

Ainsi, la Turquie a obtenu des Etats-Unis et des puissances européennes, la condamnation des forces de la résistance, et pour certains de leurs membres, des arrestations, des extraditions en Turquie ou des emprisonnements en Europe.


Tenir la solidarité : une tâche politique pour le mouvement révolutionnaire d’Europe


Pendant des années, la question du Rojava a occupé une place centrale dans le mouvement révolutionnaire dans les pays européens. Avec la bataille de Kobané, avec la défaite de Daesh, le Rojava est devenu un symbole.

Mais avec les dernières offensives, et en particulier l’effondrement partiel du processus sous la pression des forces syriennes et turques, nous avons vu une baisse préoccupante de l’enthousiasme et du soutien au Rojava. Beaucoup de gens qui se disaient solidaires dans les « bons moments » ont mis leur engagement en veille.

Pour nous, l’internationalisme conséquent, c’est tenir la solidarité jusqu’au bout, même dans les temps difficiles. C’est être capable d’accompagner un processus dans ses phases de recul, de défaite partielle, de restructuration.

La solidarité avec la lutte kurde, pour nous, n’est donc pas d’abord une question de générosité ou d’humanisme mais une question de cohérence révolutionnaire. Parce que ce qui se construit au Rojava, une expérience d’auto-organisation, d’unité entre courants politiques différents, de résistance armée contre le fascisme, nous concerne directement, enrichit nos propres réflexions et renforce nos propres pratiques.

Ainsi, nous devons continuer à soutenir le Rojava, son combat et les camarades qui le mènent sur place parce que la défaite de l’un·e sera la défaite de toustes et la victoire de l’un·e sera la victoire de toustes.