A la fin de la guerre Iran-Irak, le régime de la République islamique redoutait des mouvements populaires, notamment à l’occasion de la rentrée scolaire (les universités avaient été fermées pendant deux ans). Les dirigeants décident de décimer préventivement l’opposition. Khomeiny émet des fatwas (décrets religieux) ordonnant d’exécuter les membres de l’Organisation des Moudjahidines du Peuple d’Iran (OMPI), la principale organisation d’opposition : « quiconque, à n’importe quel stade, continue d’appartenir aux Monafeghine [terme péjoratif pour désigner les Moudjahidines] doit être exécuté. Anéantissez immédiatement les ennemis de l’islam. Ceux qui sont dans les prisons à travers le pays et restent inébranlables dans leur soutien à l’OMPI sont en guerre contre Dieu et condamnés à être exécutés » Khomeiny profitait du relatif discrédit de l’OMPI qui avaient collaborés militairement avec Saddam Hussein au cours de la guerre contre Iran-Irak

Le décret de Khomeiny

Le décret de Khomeiny

Une prétendue « commission d’amnistie » est mise en place dans chaque prison, composée de d’un représentant du ministère du Renseignement (Vevak), un juge religieux et un procureur. C’est au Vevak que revenait la décision finale. Ils tenaient un procès de quelques minutes. Si les prisonniers n’étaient pas disposés à collaborer totalement avec le régime, c’était considéré comme un signe de sympathie avec l’OMPI et la peine était l’exécution immédiate. Des pelotons d’exécution avaient d’abord été envisagés mais trop bruyants, risquant donc d’alarmer les prisonniers et le voisinage, et trop coûteux. En province, des prisonniers seront fusillés mais la solution retenue en général est finalement les rangées de potence.

Aux prisons d’Evin et Gohardasht à Téhéran, le régime va exécuter toutes les heures de 7h30 à 17h00, jeunes à partir de 13 ans, femmes enceintes, hommes ou vieillards, près de 3.800 personnes seront exécutées la première nuit. Pour soutenir la cadence des exécutions, à la prison d’Evin, des prisonniers auraient été empoisonnés. En moyenne, ce sont plusieurs centaines d’exécutions par jour qui ont lieu en août et septembre 1988, atteignant le record de 8.000 pendus en deux semaines.

La prison de Gohardasht

La prison de Gohardasht


Pendaison en masse à Tabriz, été 1988

Pendaison en masse à Tabriz, été 1988

Le massacre a été à ce point massif que certains des plus proches confidents de Khomeiny, comme Montazeri, un religieux désigné pendant 10 ans comme le dauphin de Khomeiny, ont protesté. Dans des lettres à Khomeiny, Montazeri a appelé à une certaine indulgence. Sa lettre du 31 juillet 1988 expliquait en outre que l’exécution de masse des prisonniers de ne ferait que renforcer les sympathies envers l’OMPI. Mais Khomeiny avait ordonné qu’il ne devait y avoir de pitié pour personne, y compris les adolescents. Il avait déclaré que les femmes enceintes ne devaient pas être épargnées ni même avoir la chance de donner naissance à leur enfant et devaient être exécutées sur le champ.

Le massacre s’est étendu aux prisonniers d’autres organisations de l’opposition. Seront à leur tour exécutés les militants emprisonnés du Parti Tudeh (pro-soviétique), et de l’OGFPI « Majorité » (Organisation des Guérilleros Fedayins du Peuple d’Iran, marxiste-léniniste), deux partis qui avaient au début soutenu le régime islamiste en l’analysant comme « petit-bourgeois, national, et anti-impérialistes », les prisonniers de l’OGFPI « Minorité » (marxistes-léninistes opposés dès le début à la République islamiques, et dont de nombreux militants et dirigeants avaient été arrêtés et exécutés en 1981), du Rahe Kargar (Organisation des travailleurs révolutionnaires d’Iran), et des deux principales organisation des Kurdes d’Iran : le Komala (Organisation révolutionnaire du peuple travailleur du Kurdistan, maoïste) et PDKI. (Parti démocratique du Kurdistan Iranien, nationaliste).

A Téhéran, les cadavres des victimes sont stockés et expédiés par convois nocturnes vers un terrain vague du quartier Khavaran dans le Sud de la capitale, jetés dans des fosses communes. Les charniers seront d’abord découverts par les chiens qui déterrent les cadavres. Khavaran va vite devenir un charnier à ciel ouvert. Dans d’autres endroits, les cadavres seront enterrés dans des canaux ou dans des cimetières.

Un des charnier des prisonniers de 1988 dans la banlieue de Téhéran

Un des charnier des prisonniers de 1988 dans la banlieue de Téhéran


Dépouilles des prisonniers assassinés exhumés par des chiens errants à Khavaran

Dépouilles des prisonniers assassinés exhumés par des chiens errants à Khavaran

A l’automne, 30.000 prisonniers politiques avaient été assassinés. La majorité des victimes purgeaient des peines de prison pour leurs activités politiques ou avaient terminé leur peine mais étaient toujours incarcérées. Mais certains avaient déjà été libérés et seront de nouveau été arrêtés pour être exécutés. Les massacres ont eu lieu dans presque toutes les villes iraniennes. Chaque responsable du régime devait approuver ce massacre ou était limogé, voire éliminé. C’est ainsi que l’ayatollah Montazeri qui avait protesté est tombé en disgrâce et a été limogé début 1989.
Le régime iranien continue de nier ce massacre. Ses auteurs ou commanditaires n’ont jamais été traduits en justice.

Le massacre est évoqué par Marjane Satrapi dans Persepolis. Son oncle Anouche, membre du parti Tudeh, est une des 30.000 victimes du massacre de 88.

Extrait de Persepolis

Extrait de Persepolis

28/07/2005

Le Bloody Sunday

À la fin des années 1960, dans le Nord de l’Irlande resté sous la domination britannique, la discrimination contre la minorité catholique amène l’Association nord-irlandaise pour les droits civiques à mettre en place une campagne non-violente pour l’égalité de droits entre catholiques et protestants. Cette campagne est réprimée par la police (presque exclusivement protestante) et par les paramilitaires unionistes protestants.

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Le 12 août 1969, la quartier catholique du Bogside, à Derry [alors officiellement Londonderry], s’insurge suite à une provocation protestante: les habitants lèvent des barricades et font face à la police. Les affrontements, appelés la Bataille du Bogside, durent plusieurs jours, provoquant la mort de dix civils et cent cinquante blessés ainsi que l’incendie d’une centaine d’habitations. Le 14 août, elles s’étendent à Belfast, la capitale. La police est dépassée et l’armée britannique intervient; un premier bataillon est déployé à Derry puis un autre à Belfast. Au 1er septembre, il y a 6.000 soldats sur le territoire, 11.000 au printemps 1970. Le 30 mars 1970, une première manifestation catholique est organisée pendant trois jours contre l’armée. Du 3 au 5 juillet 1970, l’armée impose un couvre-feu et une fouille dans un secteur sensible de Belfast. Cinq civils sont tués dans cette opération et dix-huit militaires y sont blessés.

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En 1971, l’IRA prend pour cible les troupes britanniques et le 6 février 1971, le premier soldat britannique est tué à Belfast. Le 8 juillet 1971, deux manifestants sont abattus dans le Bogside par des soldats. Le 9 août, l’emprisonnement sans procès (dit « internement administratif ») est établi, une immense rafle de suspects a lieu, et l’usage de la torture se répend. Cela provoque de nombreuses manifestations de masses, toutes interdites, qui tournent aux affrontements: trois manifestants sont tués. Les paramilitaires protestants ciblent les catholiques (quinze morts dans un bar catholique, le 4 décembre) tandis que la campagne de l’IRA s’intensifie: une trentaine de soldats britanniques tués dans les derniers mois de 1971. Des quartiers entiers de Derry sont alors barricadés, sous le contrôle de l’IRA, interdits à l’armée et à la police.

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En janvier 1972, l’Association nord-irlandaise pour les droits civiques planifie, malgré l’interdiction de toute manifestation, un défilé pacifique à Derry le 30 janvier 1972 pour protester contre l’internement. Les autorités finissent par autoriser la manifestation. L’armée déploie un bataillon de parachutistes (SAS) à Derry avec pour mission d’arrêter les possibles émeutiers. Lors de la marche, quelques jeunes manifestants lancent des pierres contre un barrage de l’armée britannique qui réplique avec un canon à eau, des lacrymogènes et des balles en caoutchouc. Deux civils sont blessés par balle par des soldats un peu plus tard.

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Le commandement de l’armée, pensant qu’un sniper de l’IRA opérait dans la zone, donne la permission aux SAS d’aller dans le Bogside et de tirer à balles réelles. Plus de cent cartouches furent tirées contre les manifestants qui fuyaient. Treize manifestants et un passant furent tués, quatorze autres furent blessées, douze par des tirs de soldats et deux renversées par des blindés. Les militaires ont prétendu avoir vu des armes mais tous les témoignages et toutes les images le démente. Un manifestant sera abattu d’une balle dans l’arrière de la tête alors qu’il aidait un manifestant touché en agitant un mouchoir blanc. Un autre sera abattu alors qu’il levait les bras en criant « Ne tirez pas ! ».

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Après le Bloody Sunday, l’IRA allait connaître une croissance spectaculaire, et les organisations pacifistes un discrédit durable. Une enquête bidon blanchit l’armée britannique en concluant qu’elle répondait aux tirs de l’IRA, alors qu’aucune arme n’a été retrouvée sur les lieux, et qu’aucun soldat n’a été tué ou blessé ce jour-là. Une nouvelle enquête ouverte en 29 janvier 1998 fera apparaitre que les militaires avaient menti lors de leurs dépositions. Le rapport final reconnaît la responsabilité des militaires qui, sans être menacé ont tiré sans avertissement sur une foule désarmée.

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Le Bloody Sunday reste un événement majeur dans la conscience nationale irlandaise, et pas seulement dans les milieux républicains, comme en témoigne la chanson du groupe pacifiste sud-irlandais U2. En 2002, un film de Paul Greengrass restitue cette journée en se basant sur le rapport de la commission d’enquête de 1998.

Quinze ans après la fin de la guerre, les néo-fascistes du Mouvement Social Italien participent au gouvernement (en coalition avec les monarchistes et la Démocratie Chrétienne) et décident d’organiser leur sixième congrès le 2 juillet 1960 à Gênes. C’est une provocation: la ville de Gênes est la médaille d’or de la Résistance, les contre-manifestants se déchaînent et le Congrès doit être annulé. Les fascistes multiplient les attentats contre les locaux du PCI tandis que des manifestation antifascistes ont lieu dans tout le pays. Le 5 juillet, à Licata, dans le sud de la Sicile, la police tue un manifestant et en blesse quatre autres.

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En réaction aux événements de Gênes et de Licata, une grève générale et une manifestation de masses sont organisées le 7 juillet à Reggio Emilia. 20.000 travailleurs défilent, 600 d’entre eux vont ensuite assister au meeting du syndicat CGIL à la Sala Verdi et 300 autres se rassemblent devant le monument aux morts pour chanter des chansons de lutte, malgré l’interdiction de rassemblements dans les lieux publics. Des centaines de policiers anti-émeutes interviennent et tirent à hauteur d’homme à balles de guerre.

Cinq manifestants, touts membres du PCI, dont un ancien partisan, sont tués: Lauro Farioli, Ovidio Franchi, Emilio Reverberi, Marino Serri, Afro Tondelli. Vingt autres manifestants sont blessés. Toute la région sera choquée par l’événement et le cortège funéraire sera immense. Après cet incident, le gouvernement DC-MSI Tambroni démissionne mais personne ne sera condamné pour ce massacre.

Les déceptions de l’après-guerre pour les partisans et la volonté du PCI de « ne pas envenimer les choses » (Le service d’ordre du PCI avait établi des barrages pour empêcher les militants et les anciens partisans de venir armé au cortège) ont créé en réaction une tendance de masse à la radicalisation, hors du contrôle du PCI . Si, quelques années plus tard, Les Brigades rouges pourront compter sur base sociale assez large à Reggio Emilia, c’est en bonne partie en raison de l’expérience qu’avait la ville de la répression de l’état et de la complicité passive du PCI.

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La chanson Fausto Amodei Pour les morts de Reggio Emilia perpétuera la mémoire du massacre et deviendra extrêmement populaire. Fausto Amodei est un auteur-compositeur-interprète né à Turin en 1934. En 1958, il est parmi les fondateurs du groupe des Cantacronache, premier vrai mouvement pour une chanson populaire et politique en Italie. Sa chanson, qui fait le lien avec la lutte partisane par plusieurs références bien connues à l’époque, connaîtra un grand nombre d’interprétations et servira de base à plusieurs autres chansons. Avec des paroles adaptées, elle sera chantée par les supporters de l’AC Milan et, après la mort de Carlo Guilliani, à Gênes, une nouvelle version circulera intitulée Per i morti di Reggio Emilia, e non solo (Pour les morts de Reggio Emilia et pas seulement).

Voici le texte original et sa traduction:

Compagno cittadino fratello partigiano

teniamoci per mano in questi giorni tristi

Di nuovo a reggio Emilia di nuovo la` in Sicilia

son morti dei compagni per mano dei fascisti

Di nuovo come un tempo sopra l’Italia intera

Fischia il vento infuria la bufera

A diciannove anni e` morto Ovidio Franchi

per quelli che son stanchi o sono ancora incerti

Lauro Farioli e` morto per riparare al torto

di chi si gia` scordato di Duccio Galimberti

Son morti sui vent’anni per il nostro domani

Son morti come vecchi partigiani

Marino Serri e` morto e` morto Afro Tondelli

ma gli occhi dei fratelli si son tenuti asciutti

Compagni sia ben chiaro che questo sangue amaro

versato a Reggio Emilia e` sangue di noi tutti

Sangue del nostro sangue nervi dei nostri nervi

Come fu quello dei Fratelli Cervi

Il solo vero amico che abbiamo al fianco adesso

e` sempre quello stesso che fu con noi in montagna

Ed il nemico attuale e` sempre ancora eguale

a quel che combattemmo sui nostri monti e in Spagna

Uguale la canzone che abbiamo da cantare

Scarpe rotte eppur bisogna andare

Compagno Ovidio Franchi, compagno Afro Tondelli

e voi Marino Serri, Reverberi e Farioli

Dovremo tutti quanti aver d’ora in avanti

voialtri al nostro fianco per non sentirci soli

Morti di Reggio Emilia uscite dalla fossa

fuori a cantar con noi Bandiera Rossa!

Camarades citoyens, frères partisans

Tenons-nous par la main en ces jours tristes

De nouveau à Reggio Emilia, de nouveau là-bas en Sicile

Des camarades sont morts, tués par des fascistes.

De nouveau comme autrefois, sur l’Italie tout entière

le vent hurle et la tempête fait rage.

Ovidio Franchi est mort à dix-neuf ans

Pour ceux qui se sont lassés où sont encore indécis

Lauro Farioli est mort pour réparer la faute

de ceux qui ont déjà oublié Ducio Galimberti

[résistant fusillé par les nazis en 1944]

Ils sont morts à vingt ans pour notre avenir

Ils sont morts comme de vieux partisans

Marino Serri est mort, et mort est Afro Tondelli

Mais les yeux des frères restent secs

Camarades, que ce soit bien clair, ce sang si amer

versé à Reggio Emilia c’est notre sang à tous

Sans de notre sang, nerfs de nos nerfs

Comme l’étaient ceux des frères Cervi

[une célèbre famille de cinq frères tous partisans]

L’ennemi actuel, c’est toujours et encore le même

C’est celui que nous combattions dans nos montagnes et en Espagne.

C’est toujours la même chanson que nous devons chanter

Les chaussures déchirées, il faut pourtant avancer

[ce dernier vers est d’un célèbre chant partisan: Fischia el vento]

Camarade Ovidio Franchi, camarade Afro Tondelli

Et vous Marino Serri, Reverberi et Farili

Nous devrons tous ensemble dorénavant

vous voir à nos côtés pour ne pas nous sentir seuls

Morts de Reggio Emilia! Sortez de la tombe!

Sortez avec nous pour chanter Bandiera Rossa.

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De vastes soulèvements anti-britanniques avaient été écrasés en Irlande au 18e siècle, et l’Irlande avait ensuite été dépeuplée par la famine (un million de mort) et par une émigration massive. En 1905, l’organisation Sinn Féin, indépendantiste, est fondé, tandis que James Connolly jette les bases théoriques et organisationnelles du mouvement socialiste de libération de l’Irlande.

Durant la guerre mondiale, en 1916, les Volontaires de l’Irish Republican Brotherhood (du Sinn Féin) et de l’Irish Citizen Army (de James Connolly) déclenchent l’insurrection de Pâques. Le soulèvement fut limité à Dublin, fit 400 morts et fut écrasé en moins d’une semaine. La férocité de la répression (exécution des meneurs de l’insurrection, des milliers d’arrestations) apporte au Sinn Féin une popularité accrue.

La bibliothèque de Dublin au moment de l'insurrection de Pâques

La bibliothèque de Dublin au moment de l’insurrection de Pâques


La même après la répression du soulèvement

La même après la répression du soulèvement

En janvier 1918, des Volontaires décidèrent de libérer deux prisonniers, James Duffy de Meenbanad et James Ward de Cloughlass. Ces derniers avaient déserté l’armée britannique mais été arrêté par la gendarmerie à Kincasslagh et ils enfermés dans la caserne locale. Le 4 janvier, quatre membres de la Royal Irish Constabulary (Gendarmerie royale irlandaise), un sergent et trois agents, étaient venu de Derry pour emmener les prisonniers dans le train de l’après-midi.

La gare de Meenbanad était noire d’une foule qui revenait de la foire de Dungloe. Soudainement, quatre volontaires montent à bord et se ruent sur les gendarmes, les boxent, arrachent au sergent son fusil et sa baïonnette et libèrent les prisonniers. Volontaires et prisonniers ont traversés la foule, et se sont engouffrés dans une voiture qui les attendait. Duffy, qui avait prit part à l’insurrection de Pâques en 1916, rejoignit l’armée de libération tandis que Ward émigra en Amérique où il fut tué dans un accident de circulation.

Volontaires de l'armée de libération irlandaise

Volontaires de l’armée de libération irlandaise

L’embuscade de la gare de Meenbanad est célébrée comme l’action inaugurale du soulèvement qui allait durer trois ans et déboucher sur les accords de Londres en 1921 qui consacrait la partition de l’Irlande en accordant l’indépendance aux comtés du Sud en laissant les six comtés du Nord sous la domination de la Grande-Bretagne.

La gare de Meenbanad aujourd'hui, désaffectée, elle est devenue un lieu de mémoire

La gare de Meenbanad aujourd’hui, désaffectée, elle est devenue un lieu de mémoire


A la gare de Meenbanad en 1968, trois des anciens participants de l'embuscade (de droite à gauche) Dim Bonner, Fergus Ward and Neil Boyle

A la gare de Meenbanad en 1968, trois des anciens participants de l’embuscade (de droite à gauche) Dim Bonner, Fergus Ward and Neil Boyle

Des commissariats-forteresses ne présentant que du béton et des volets d’acier à l’extérieur, des bases hérissées de caméras, de périscope, de senseurs, de grilles anti-roquettes, ravitailiables par hélicoptères, d’immenses miradors bétonnés surveillant les villes et les campagnes, les forces britanniques en Irlande ont dû, sous la menace des actions de l’IRA, développer les plus formidables dispositifs défensifs contre-insurrectionnels.

 Golf Five Zero watchtower Crossmaglen, South Armagh

Golf Five Zero watchtower Crossmaglen, South Armagh

L’attaque des bases des forces de sécurité a toujours été un objectif du mouvement républicain: police, armée britannique, et surtout l’exécrée Royal Ulster Constabulary (RUC), la police militarisée anti-guérilla levée en Irlande parmi les loyalistes. Jets de cocktails molotov par les manifestants et, surtout, attaques armées de l’IRA, ont commandé des progrès dans la fortification des bases et des commissariats.

British Army Security force base. Bishops Gate, Derry City Walls, Londonderry

British Army Security force base. Bishops Gate, Derry City Walls, Londonderry

Pour donner une idée du niveau militaire de l’affrontement, l’IRA a conçu et produit au début des années 80 un lance-roquette pouvant tirer d’un lieu clos (pièce d’habitation, voiture…): c’était la première armée au monde à disposer d’un tel engin, aujourd’hui universellement répandu: les lances-roquettes de l’OTAN ou de l’URSS dégageaient à l’époque un tel jet de gaz brûlant vers l’arrière que l’utilisateur aurait été gravement blessé en l’actionnant dos à un mur. L’IRA a aussi mis en oeuvre des batteries de mortiers artisanaux, qui ont amené les britannique à installer des grillages devant faire exploser les projectiles avant l’impact sur les murs.

Newtownhamilton Barracks. Newtownhamilton, South Armagh

Newtownhamilton Barracks. Newtownhamilton, South Armagh

Bases et commissariats se sont trouvé toujours plus coupés des populations: leurs occupants n’en sortant que sous forme de patrouilles fortement armées et sur le qui-vive, exposées aux IED et aux tirs de sniper. La plupart de ces fortifications ont été démantelées suite aux accords de paix. Le gouvernement britannique a entrepris de les démolir, effaçant ainsi les preuves évidentes du caractère de forces d’occupation qu’avaient ses troupes en Irlande du Nord. Ces photos ont été prises par Jonathan Olley de 1997 (elles ont été publiées par le Laboratoire d’Urbanisme insurrectionnel).

Magilligan Ranges, Magilligan Point, County Londonderry

Magilligan Ranges, Magilligan Point, County Londonderry


Forkhill Security force base Forkhill, South Armagh

Forkhill Security force base Forkhill, South Armagh


Mountpottinger Road RUC station, Belfast,Co.Down

Mountpottinger Road RUC station, Belfast,Co.Down

Assunta Modotti est née le 17 août 1896 à Udine, en Italie, au sein d’une famille pauvre. Son père, Giuseppe, fut un ouvrier mécanicien, militant d’un groupe socialiste interdit. Tina abandonna très tôt ses études afin de gagner sa vie comme ouvrière avec sa mère dans une manufacture de soie. Son père émigre aux USA et elle est initiée à la photographie par son oncle qui possédait un studio de photographie à Udine. En 1913, elle rejoint son père et sa sœur aux États-Unis et s’installe à San Francisco. Elle y rencontre Roubaix de l’Abrie Richey, peintre et poète, avec qui elle découvre le milieu bohème de San Francisco. Tina fait du théâtre, devient starlette de cinéma et rencontre le grand photographe Edward Weston avec qui elle se lie. Avec lui elle sera modèle mais aussi et de plus en plus photographe.

Tina Modotti

Tina Modotti

Elle fait un court séjour au Mexique en 1922, et, profondément marquée par ce séjour y entraine Weston l’année suivante. Ils ouvrent un studio de photographies à Mexico et reçoivent les muralistes qui ne vont pas tarder à former un syndicat des artistes proche de l’Internationale communiste. Tina pose à l’occasion pour Diégo Rivera qui la représentera souvent sur ses fresques murales. Profondément choquée par l’extrême pauvreté du peuple mexicain, Tina fréquente assidument les milieux révolutionnaire et devient l’amie de Frida Kahlo.

Frida Khalo (photo de Tina Modotti)

Frida Khalo (photo de Tina Modotti)


Photo de Tina Modotti

Photo de Tina Modotti


Photo de Tina Modotti

Photo de Tina Modotti

Elle photographie et expose avec Edward Weston (qui retourne à Los Angeles), puis seule. C’est l’époque des magnifiques portraits réalisés avec un Graflex au cœur des rues des villes, le long des chemins campagnards, dans les rencontres des conditions misérables de tout un peuple. Son oeuvre prend un caractère de plus en plus politique. Elle collabore à la fondation de la section mexicaine du Secours rouge et participe dans ce cadre à la défense de Sacco et Vanzetti et adhère en 1927 au jeune Parti Communiste Mexicain. Elle publie parallèlement dans diverses revues internationales telles l’Arbeiter Illustrierte Zeitung et New Masses. Elle vit un grande histoire d’amour avec un révolutionnaire cubain, Julio Antonio Mella qui est assassiné à ses côté à Mexico, probablement par des tueurs à la solde du dictateur cubain Gerardo Machado.

Réunion du Secours rouge à Mexico (photo de Tina Modotti)

Réunion du Secours rouge à Mexico (photo de Tina Modotti)


Photo de Tina Modotti

Photo de Tina Modotti


Photo de Tina Modotti

Photo de Tina Modotti

Tina est jetée en prison pour tentative d’attentat contre Ortiz Rubio, le Président de la République nouvellement élu. Après 13 jours d’une grève de la faim, Tina est libérée mais une expulsion du Mexique sous 48 heures est ordonnée. Placée sur un bateau à destination de la Hollande, les services secrets italiens (l’OVRA) l’attendent mais avec l’aide Secours Rouge International hollandais, elle peut se réfugier à Berlin où elle réalise ses dernières photos. Elle part pour Moscou et travaille à plein temps pour le Secours rouge international. Elle parle 6 langues et est précieuse comme traductrice et lectrice de la presse étrangère. Elle accueille des délégations étrangères. Elle écrit des articles. Elle entreprend des voyages clandestins dans toute l’Europe, afin d’agir probablement en faveur des prisonniers politiques. Elle travaille en 1934 au bureau européen du Secours rouge à Paris, se lie avec Aragon et Elsa Triolet, avec Clara et André Malraux, Walter benjamin. Elle est en 1935 en Asturies où s’est déroulée une répression de l’éphémère république socialiste asturienne (voir cet épisode de notre feuilleton). En 1936 elle quitte l’URSS pour l’Espagne et travaille pour le Secours rouge espagnol. Elle est rédactrice en chef de l’Ayuda Semanario de Solidaridad del Socorro Rojo Internacional, participe aux services médicaux du Secours rouge mais également aux activités des services secrets de l’Internationale communiste. A la défaite de la République, elle passe en France avec un faux passeport puis retourne aux Mexique où elle décède d’une crise cardiaque le 5 janvier 1942

Après la défaite du Corps expéditionnaire français en Indochine, les militaires français, à l’instar du colonel Lacheroy élaborent une nouvelle théorie, celle de la « guerre révolutionnaire » ou « guerre subversive »: l’ennemi est au coeur de la population civile, il faut l’identifier et l’éliminer. Cette théorie séduit l’état-major français pendant la guerre d’Algérie et il la met en application pendant la « bataille d’Alger ».

Le 8 janvier 1957, la loi martiale est proclamée à Alger, le général Massu a les pleins pouvoirs. Ses 10.000 parachutistes patrouillent en ville, fouillent à l’entrée des lieux publics. Les quartiers musulmans sont entourés de barbelés; ceux qui y entrent ou en sortent sont fouillés. Le colonel Trinquier fait ficher systématiquement tous les habitants de chaque immeuble, et désigner un responsable de cet îlot. Le responsable doit avertir de tout mouvement, départ ou arrivée. Les arrivants sont systématiquement interrogés pour chercher à détecter des clandestins. Le couvre-feu permet d’arrêter les suspects à domicile, en dehors de toute légalité. Interrogées dans des centres de torture, ces prisonniers « extra-judiciaires » sont ensuite soit exécutés, soit « retournés », soit, dans de rares cas, remis à l’autorité judiciaire puis relâchés pour absence de preuves Les exécutions sont dissimulées d’abord des prétendues tentatives d’évasion, afin de leur donner un aspect légal, puis pratiquées de manière clandestine, les détenus étant jetés à la mer par hélicoptère. Le général Aussaresses, dont l’unité est appelée « l’escadron de la mort » arrête 24.000 personnes en six mois. La torture est massivement utilisée. 3.000 ont disparu

Les méthodes utilisées en Algérie deviennent un modèle de lutte contre les mouvements révolutionnaires. ès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie. Elles sont exportées dès la fin des années 1960 en Argentine, au Brésil, au Centre d’instruction de la guerre dans la jungle de Manaus (où se formaient à la contre-insurrection des officiers brésiliens, mais aussi chiliens, argentins et vénézuéliens) et sur tout le continent américain. Des officiers français participent à la formation, au sein de l’école des Amériques de Panama, de 60.000 officiers des diverses dictatures sud-américaines.

De plus, le général Aussares , ainsi que d’autres gradés, sont accueillis aux États-Unis dès 1961 dans les écoles militaires qui forment les forces spéciales. On retrouve même certains de ces instructeurs à Fort Bragg. Ils auront un rôle majeur dans la conception de l’opération Phoenix lors de la guerre du Vietnam. Ce programme visait à démanteler l’organisation politique civile clandestine de la résistance. Des unités spéciales de 10 ou 20 hommes, commandées par des instructeurs américains, menaient des opérations de renseignements, de capture, de torture et d’assassinat des cadres politiques, des propagandistes et des collecteurs d’impôts. Le nombre de victimes de l’opération Phoenix serait selon les sources, de 20.000 à 40.000 personnes. Lorsqu’en Argentine, en mars 1976, la répression s’abat sur le pays après le coup d’État du général Videla, la plupart des généraux ont été élèves des officiers français. Ces derniers étaient même présents lors du coup d’État comme Servant. Au total, 30.000 personnes jugées « subversives » seront arrêtées, torturées et assassinées entre 1976 et 1982.

La Gauche prolétarienne (GP) est née de la convergence des militants libertaires du « Mouvement du 22-Mars » et de militants issus de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes. « Spontanéiste », elle appelle à dépasser les organisations ouvrières existantes pour construire un authentique parti communiste à partir des luttes des peuples. Les militants de la GP interviennent dans de nombreux mouvements sociaux en France (grèves ouvrières, occupation de maison pour les mal-logés, lutte des immigrés, etc.). La GP édite un journal, La Cause du peuple, et joue un rôle central dans la refondation du Secours Rouge en France.

La GP montre une grande combattivité, n’hésitant pas à affronter les fascistes, la police ou les vigiles. Cependant, la direction de la GP veille à ce que la violence ne dépasse jamais un niveau « symbolique »: même sa « branche armée », la Nouvelle Résistance Populaire (NRP), ne vise pas la construction d’un rapport de force, mais plutôt à diffuser une violence révolutionnaire diffuse dans l’ensemble des luttes

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Le 17 juin 1969, 200 militants prennent d’assaut l’usine Renault de Flins, ce qui termine en bagarre générale avec les contremaitres, les vigiles et avec les militants PCF/CGT qui veulent expulser de l’usine ces « provocateurs ». Officiellement interdite en mai 1970, la GP continue de se développer et dispose de « Comité de lutte » à l’intérieur des usines Renault (au Mans, à Billancourt et à Flins) Citroën (à Choisy), Peugeot (à Sochaux), Vitho (à Saint-Ouen), Girosteel (au Bourget), et autres. Les affrontements sont nombreux. Les ouvriers militants sont licenciés, les ouvriers sympathisants sont fouillés au corps tous les jours, à l’entrée de l’usine, pour qu’ils ne rentrent pas de tracts.

Lorsque le « Comité de lutte Renault » décide, le 25 février 1972, de distribuer des tracts qui appelaient à une manifestation au métro Charonne (pour commémorer le massacre de février 1962) à la sortie de l’usine de Billancourt, il sait que des échauffourées sont possibles.
Une dizaine de « maos » participent à cette distribution de tracts. Parmi eux, Pierre Overney, fils d’ouvriers agricoles, jeune ouvrier de chez Renault licencié peu avant pour à ses activités militantes dans le « Comité de lutte ».

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A l’arrivée du groupe devant les portes de l’usine, Jean-Antoine Tramoni, vigile de Renault (un ancien des parachutistes tortionnaires du général Massu lors de la guerre d’Algérie) s’approche des militants prêt au pugilat. Mais Tramoni a un pistolet à la main: à trois mètres de Pierre Overney, Tramoni, suivi d’autres vigiles, et qui n’est pas physiquement menacé, abat de sang-froid le jeune ouvrier d’une balle en plein cœur.

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Les manifestations qui suivent tournent à l’émeute et dans la nuit du mardi 1er au 2 mars 1972, des véhicules sont incendiés au dépôt de Renault de Caen. Le samedi 4 mars 1972, jour de ses obsèques, 200. 000 personnes défilent à travers Paris jusqu’au cimetière du Père-Lachaise, dans un cortège de sept kilomètres. D’autres manifestations ont lieu en province, par exemple à Nantes à laquelle participent un bon nombre des jeunes ouvriers de l’agglomération.

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Les funérailles de Pierre Overney

Les funérailles de Pierre Overney


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Le mot d’ordre est à la vengeance, mais la direction de la GP est déjà sur la voie de la trahison et de la liquidation. Ne pouvant pas ne pas réagir, elle fait enlever le 8 mars 1972, par son groupe de choc la NRP (Nouvelle Résistance populaire), Robert Nogrette, chef-adjoint chargé des relations sociales à Billancourt… et le libère unilatéralement deux jours plus tard. Un an plus tard, la Gauche Prolétarienne s’autodissout et ses dirigeants, en majorité des intellectuels de bonne famille, rejoignent le giron de la bourgeoisie et feront de belles carrières.

De nombreux militants refusent cette dissolution. Certains continuent à publier La Cause du peuple jusqu’en 1976, puis fondent le collectif « Offensive et autonomie » puis « Autonomie prolétaire » (c’est une caractéristique de l’autonomie française d’être issu de l’expérience mao spontex). D »autres rejoignent l’OCML Voie Prolétarienne, d’autres encore fondent deux organisations armée: les Brigades internationales et les Noyaux Armés Pour l’Autonomie Populaire (NAPAP). Le 23 mars 1977, Jean-Antoine Tramoni, l’assassin de Pierre Overney, est exécuté par les NAPAP. Certains membres de la mouvance des NAPAP participeront à la fondation d’Action Directe. Le 17 novembre 1986, le directeur de la Régie Renault Georges Besse est abattu par le « commando Pierre Overney » d’Action directe.

La guerre civile entre Rouges et Blancs déchira la Finlande dans la foulée de la Révolution russe. Le 28 janvier 1918, le Sénat bourgeois finlandais (institué sous le tsarisme) se regroupa à Vaasa, tandis que le Conseil des Commissaires du Peuple fondé par les révolutionnaires et présidé par Kullervo Manner, se basait à Helsinki. Les relations entre la Russie et la Finlande rouge furent formalisée le 1er mars par un accord qui vit la fondation de la République socialiste de Finlande, dont l’indépendance nationale était respectée. La Finlande était alors coupée en deux par une ligne de front ouest-est passant au nord de Pori, Tampere, Heinola et Lappeenranta et penchant en direction du sud-est vers l’isthme carélien et les rives du Ladoga à proximité de la frontière finno-russe.

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Du côté Blancs, les 40.000 miliciens (bourgeois, paysans riches, nobles, militaires professionnels et mercennaires) se transformèrent en une armée commandée par le général Mannerheim. Ils avaient en renfort un corps de volontaires suédois et surtout un corps expéditionnaire allemand de 12.500 hommes.

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Ils vainquirent les gardes rouges (30.000 hommes, essentiellement des ouvriers et des métayers) d’abord dans la région de Tampere, en mars-avril, et immédiatement les massacres commencèrent : sur 11000 gardes rouges fait prisonniers à Tampere, la moitié est fusillée , le reste va être dirigé vers les camps de concentration.

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Fin mai, l’armée blanche et ses renforts allemands avaient avaient conquis la Finlande. La guerre était finie mais la terreur blanche s’amplifiait. Après la reddition des armées rouges au tournant d’avril-mai, les Rouges furent regroupés dans des camps de concentrations, les premiers camps de concentration en Europe. Les plus grands de ces camps furent ceux de Hämeenlinna, Viipuri, Helsinki, Tampere, Riihimäki. Kotka et Lahti, le plus connu par la suite étant celui de Tammisaari.

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En mai 1918, à l’issue de la guerre, les Blancs gardèrent ainsi entre 80.000 et 90.000 prisonniers (6 % de la population adulte finlandaise). Au printemps 1919, 12.500 d’entre eux étaient morts du fait de leurs conditions de détention. 68.000 travailleurs furent condamnés par des tribunaux d’exception à un total de 300.000 années de travaux forcés.
La bourgeoisie finlandaise avait triomphé du bolchevisme et se vantait d’avoir détruit le mouvement ouvrier « pour 25 ans au moins ». En 18 mois, un Finlandais adultes sur 13 (un ouvrier sur 5) avait été tué d’une manière ou d’une autre par les gardes blancs, et seulement 3.400 pendant les combats.

Rédigé en 1965 au Mexique et publié deux ans plus tard, en Argentine, en rencontrant un succès immédiat et durable (vendus à trente millions d’exemplaires, traduits en 35 langues, il reste dans la liste des 100 meilleurs livres de tous les temps), Cent ans de solitude (Cien años de soledad) raconte la destinée de la famille Buendía sur sept générations et du village imaginaire de Macondo qu’elle habite. Les lecteurs du chef d’oeuvre de Gabriel García Márquez, se souviendront de l’épisode de la grève de la bananeraie, – en tout cas de sa répression et de l’effaçage de toute trace du massacre avec la noria de train allant jeter les cadavres à la mer. L’épisode est historique.

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A l’aube du XXe siècle, les gisements de pétrole, d’or, de platine et d’autres métaux précieux sont quasiment offerts à des entreprises américaines ou anglaises. On leur cède de vastes territoires pour l’exploitation de la banane, du cacao, du tabac et du caoutchouc, sur lesquels elles constituaient de véritables états dans l’état. C’est ainsi que l’United Fruit Company (les fameuses « Chiquita »…) s’installa dans la région caribéenne de Santa Marta.

Dans une plantation colombienne de l'United Fruit

Dans une plantation colombienne de l’United Fruit

Le développement d’un vaste prolétariat minier et agricole surexploité, et l’influence de la Révolution soviétique, vont engendrer les premières organisations politiques et syndicales dans les années 1920, comme l’USTM (Union Syndicale des Travailleurs du Magdalena) ou le Parti socialiste révolutionnaire, (devenu en 1930 le Parti communiste colombien). Mobilisations et grèves arrachent des premiers droits. Confronté au mécontentement social et à la « menace communiste », le gouvernement conservateur, l’oligarchie et la hiérarchie ecclésiastique (au sein de laquelle on trouve les plus grands propriétaires terriens), firent promulguer en octobre 1928 la Loi de défense sociale, qui loi définissait comme « subversive » l’action revendicatrice, politique et sociale des syndicats et des organisations populaires.

En 1927, tandis que les USA consomment approximativement 16 millions de régimes de bananes par an, 25.000 personnes travaillaient dans les plantations de United Fruit, avec des journées de douze heures minimum. Elles ne percevaient pas de salaire en argent : on leur donnait des bons qui ne pouvaient être utilisés que dans les boutiques de l’entreprise, en échange de produits importés depuis les Etats-Unis par les bateaux qui avaient transportés les bananes. Les travailleurs dormaient entassés dans des cabanes insalubres et n’avaient pas accès aux soins médicaux. Le syndicat présenta un cahier de doléances: augmentation salariale, amélioration des conditions de travail, reconnaissance des droits syndicaux, paiement du salaire en argent.

L'empire caribéeen de l'United Fruit

L’empire caribéeen de l’United Fruit

Les négociations, qui n’avançaient pas, furent suspendues lorsque la Loi de défense sociale fut approuvée. L’United Fruit refusa le cahier de doléances, le qualifiant de « subversif ». Les travailleurs se mirent en grève le 12 novembre 1928. L’United Fruit exigeant la présence de l’armée, le président Abadía Méndez déclara l’état de siège dans la zone, et chargea le général Carlos Cortés Vargas d’en finir avec la subversion.

Le 5 décembre, on convoqua les grévistes au village de Ciénaga sous prétexte d’y recevoir le gouverneur qui allait probablement participer aux négociations. A sa place vint le général Cortés Vargas qui ordonna la dissolution de toute réunion de plus de trois individus et menaça de tir,er sur la foule si nécessaire. Deux heures plus tard, alors que 1.500 grévistes, souvent accompagnés de leurs femmes et enfants, refusaient de vider les lieux, le général donna l’ordre aux soldats placés sur les toits et armés de mitrailleuses d’ouvrir le feu. Ceux qui ne moururent pas sur le coup furent achevés à la baïonnette ou enterrés vivants dans des fosses communes. On embarqua dans les trains de l’entreprise des centaines de cadavres qui furent jetés à la mer comme les bananes de mauvaise qualité.

Ouvriers massacrés de l'United Fruit

Ouvriers massacrés de l’United Fruit

Les survivants furent poursuivis. Par centaines, ils furent battus et emprisonnés, tandis que des tribunaux militaires jugeaient rapidement les leaders ouvriers. La tuerie dura plusieurs jours, jusqu’à ce que, malgré la censure de la presse, la nouvelle se répande à travers le pays et que des manifestations éclatent. Le général Cortés Vargas reconnut neuf morts. Le gouvernement, treize. En fait, le nombre dépassait 1.500 (deux ans plus tard, une commission d’enquête du Congrès découvrit des fosses communes), mais l’United Fruit et le gouvernement firent comme s’il ne s’était rien passé : le général Cortés Vargas signa pour les travailleurs un « accord professionnel » (qui prévoyait la réduction des salaires…) et fut promu directeur de la Police nationale. Il fut finalement destitué, non pas pour le massacre des bananeraies mais pour l’assassinat d’un jeune manifestant, le 8 juin 1929 à Bogota. Il s’agissait d’un étudiant issu de l’élite de Bogota, fils d’un ami du président Abadía Méndez.

Retour de chasse (à gauche le président Abadía Méndez, à droite le général Cortés Vargas), caricature de 1930).

Retour de chasse (à gauche le président Abadía Méndez, à droite le général Cortés Vargas), caricature de 1930).

L’United Fruit n’a jamais changé une formule qui gagne: elle perpétue de sa politique de corruption des « élites » (un de ses représentants disait qu’au Honduras, un député coûtait moins cher qu’une mule) et de massacre des forces syndicales et progressistes. Son pire fait d’arme est le putsch militaire au Guatemala en 1954. Un gouvernement élu proposait une réforme agraire nuisible aux intérêts de l’United fruit (qui possédait 70% des terres privées du pays et y employait 100.000 ouvriers) Suite à une enquête du Département de la Justice des USA Chiquita Brands (nouveau nom d’United Fruit) a versé en 2007 25 millions de dollars aux groupes paramilitaires responsables, selon l’ONU, de 80% des morts du conflit armé colombien.

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