Article du Secours Rouge Toulouse sur la radicalisation autoritaire et la militarisation publié le 13 avril 2026.
Depuis plusieurs semaines, les annonces de nouvelles réformes s’enchaînent : projet de loi SURE, dispositif RIPOST, durcissement de la loi « séparatisme », loi Yadan. Tout y passe. Derrière cette accumulation de mesures, c’est une orientation globale qui se dessine : adapter toujours davantage l’ensemble de la société aux exigences d’un ordre de plus en plus militarisé, en renforçant les dispositifs de contrôle et de répression.
Loin d’être une simple réponse conjoncturelle, cette évolution correspond à une transformation plus profonde : la préparation à des guerres extérieures va de pair avec une guerre intérieure autoritaire.
La révision de la loi de programmation militaire portée par Sébastien Lecornu en est l’expression la plus explicite. L’augmentation massive du budget de la défense s’inscrit dans une logique de préparation à des conflits de haute intensité et s’accompagne de réflexions sur la mise en place d’une véritable « économie de guerre ». Cela implique la capacité à réorienter rapidement la production civile, à mobiliser des secteurs industriels stratégiques et à intégrer plus étroitement la société aux impératifs militaires. Derrière les discours sur la « résilience » se profile la possibilité d’un basculement vers une organisation sociale structurée par les besoins de la défense. Les dispositifs visant à renforcer le lien entre armée et jeunesse participent de cette dynamique : il s’agit d’anticiper et d’encadrer en amont les capacités de mobilisation.
Cette logique d’économie de guerre se traduit aussi concrètement par la transformation continue de l’enseignement supérieur et de la recherche. Alors que les coupes budgétaires s’accumulent et que des filières entières, notamment en sciences humaines et sociales, sont supprimées, des financements militaires directs viennent irriguer les universités et orienter les formations vers les besoins et les intérêts de la défense. L’ouverture du centre d’excellence AERODS (Aérospatial, Défense et Sciences sociales) à l’Université Toulouse Capitole, financé et labellisé par le ministère des Armées, en est la dernière matérialisation.
Ce mouvement de fond révèle une recomposition délibérée de l’université au service de l’appareil militaro-industriel : on détruit les savoirs moins rentables et on finance les savoirs utiles à la guerre. Cette orientation s’inscrit dans une dynamique plus large de mise au pas de la jeunesse et de sa militarisation, dont la pièce maîtresse est le nouveau service militaire volontaire, qui a vu le jour en ce début d’année et qui est pensé comme la suite du déjà très critiqué SNU. Purement militaire et d’une durée de dix mois, ce dispositif a l’ambition d’atteindre 50 000 volontaires par an d’ici 2035. Présenté comme volontaire, Emmanuel Macron a lui-même précisé qu’il pourrait devenir obligatoire « en cas de crise majeure ». Cette dynamique, que l’on retrouve non seulement en France mais aussi à l’échelle européenne, notamment en Allemagne, loin du discours sur l’engagement citoyen, correspond bien à la constitution d’un réservoir humain mobilisable pour la guerre qui se dessine.
Mais une telle militarisation ne peut fonctionner sans un contrôle accru de la population. C’est là qu’intervient l’extension continue des outils de surveillance et de fichage. L’interconnexion des fichiers policiers, leur enrichissement constant, le recours croissant à la reconnaissance faciale ou à la vidéosurveillance algorithmique traduisent une même logique : connaître, trier et anticiper les comportements pour mieux neutraliser toute contestation. Dans cette perspective, il s’agit de plus en plus de gouverner par la surveillance permanente.
L’approfondissement des transformations de la justice s’inscrit pleinement dans cette logique. Le projet de loi SURE porté par Gérald Darmanin et examiné à partir du 13 avril 2026, vise à accélérer les procédures au nom de « l’efficacité ». Mais derrière cet objectif se profile une justice de plus en plus expéditive où l’extension du plaider-coupable, y compris pour des faits graves, permettrait d’éviter des procès publics et réduire les garanties procédurales. Déclenchée début avril, la grève du zèle des avocat·es met en lumière ce basculement : la justice tend à devenir toujours plus un instrument de gestion des flux répressifs.
Dans le même temps, l’extension du domaine pénal à des pans entiers de la vie sociale, notamment à travers le projet de loi RIPOST défendu par Laurent Nuñez, montre que cette logique vise en priorité les classes populaires et la jeunesse. La criminalisation de pratiques festives, le durcissement des sanctions liées aux stupéfiants, l’extension des pouvoirs de police et de surveillance traduisent une volonté de maintenir certains secteurs de la population sous pression constante, dans un contexte de crise sociale persistante. À cela s’ajoutent des mesures visant à renforcer l’impunité policière, comme la proposition de Ian Boucard sur la présomption de légitime défense, qui contribue à légitimer l’usage de la violence d’État.
Cette offensive répressive s’étend également au champ universitaire, révélant la volonté de contrôler en amont les foyers de contestation. Une proposition de loi déposée le 27 mars à l’Assemblée nationale, portée notamment par Patrick Hetzel, vise à criminaliser explicitement les blocages dans les universités. En élargissant leur qualification pénale (jusqu’ici limitée aux établissements scolaires), ce texte permettrait de poursuivre plus facilement les mobilisations étudiantes et de faciliter l’intervention des forces de l’ordre sur les campus, sans même l’accord des présidences universitaires. Présentée comme une réponse aux blocages récents, cette initiative s’inscrit en réalité dans un durcissement plus large des politiques sécuritaires dans l’enseignement supérieur. Surveillance accrue des mobilisations, pressions disciplinaires, sanctions visant notamment des étudiant·es mobilisé·es en solidarité avec la Palestine : tout indique une volonté de reprendre le contrôle sur des espaces historiquement traversés par des mobilisations de masse. L’université apparaît ainsi comme un terrain stratégique où il s’agit de neutraliser politiquement une fraction de la jeunesse avant même qu’elle ne puisse s’organiser durablement.
Le renforcement de la loi dite « séparatisme » prolonge cette offensive en élargissant les possibilités de dissolution d’associations, de gel des avoirs et de censure de publications. Derrière le discours officiel sur la défense des « valeurs républicaines », c’est une criminalisation croissante de certaines formes d’organisation politique, religieuse ou culturelle qui se met en place, en particulier à l’égard des populations musulmanes et/ou racisées. Cette extension du contrôle politique permet de cibler des secteurs entiers de la société jugés « sensibles » dont l’islamophobie d’Etat est un des vecteurs structurants.
Parallèlement, le récent projet de loi Yadan s’inscrit pleinement dans cette dynamique. Le texte, porté par la députée Caroline Yadan et co-signé par plus de 120 parlementaires, vise à modifier à la fois le droit pénal et le droit de la presse. Il élargit le délit d’apologie du terrorisme et introduit une nouvelle infraction de « provocation à la destruction ou à la négation d’un État », visant explicitement Israël. Il s’appuie sur la définition de l’IHRA, qui assimile l’antisionisme à une forme d’antisémitisme. Ce texte marque ainsi une étape importante dans la criminalisation du mouvement de solidarité avec la Palestine. Évidemment, il vise à défendre la pérennité et la stabilité du projet sioniste, allié stratégique de la France, mais pas seulement. En premier lieu, ce projet de loi est une nouvelle offensive qui vise d’abord à s’attaquer à la nouvelle génération anti-impérialiste qui s’est forgée dans la lutte contre le génocide en cours en Palestine, et qui en dernière instance menace d’abord les intérêts et objectifs stratégiques de l’impérialisme français.
Ce qui se dessine ainsi n’est pas seulement un durcissement sécuritaire de la part d’un gouvernement. La militarisation extérieure (budgets, doctrines, préparation à la guerre) exige un pendant intérieur : un État capable de surveiller, de réprimer rapidement et de neutraliser les oppositions. Ainsi, la radicalisation autoritaire n’est donc pas un excès ou une dérive : elle constitue une condition nécessaire à la militarisation en cours et aux nouvelles exigences de l’impérialisme français en crise structurelle.
Face à cette dynamique, la question n’est pas uniquement celle de la défense des droits existants, mais celle de la préparation à un affrontement politique plus large avec un ordre social radicalisé qui n’offre aucun avenir. Pour y faire face, la gauche révolutionnaire doit s’y préparer pleinement, en considérant l’État pour ce qu’il est : un ennemi.
