Le coprésident du Parti socialiste des opprimé·es (ESP), Murat Çepni, détenu en Turquie, a adressé une lettre de réponse à Gabi Fechtner, dirigeante du Parti marxiste-léniniste d’Allemagne (MLPD), dans le cadre d’une campagne de solidarité avec les prisonniers. Il y dénonce les conditions de détention, la limitation des communications avec l’extérieur, les restrictions d’accès à la presse d’opposition et les mesures d’isolement qu’il présente comme des moyens de briser la résistance politique des détenus.
Chère Présidente Gabi Fechtner,
Je vous salue avec les vers de notre poète socialiste Ahmet Telli, que nous avons perdu ces derniers jours : « L’aube s’arrache et vient, il est clair qu’elle est proche ; il est clair qu’elle est proche, l’heure qui secouera la nature et la vie… »
J’ai bien reçu votre lettre, mais l’interview dont vous parliez ne m’est pas parvenue en raison des conditions carcérales. Je vous remercie infiniment pour votre solidarité. L’heure qui secouera la nature et la vie viendra incontestablement grâce à la lutte obstinée d’innombrables rivières coulant vers la même mer. Sachant que le moment le plus sombre de la nuit est aussi le plus proche de la lumière, nous poursuivons notre marche obstinée. Grâce à une solidarité qui dépasse les frontières, nous ne nous sentons pas seuls, nous nous renforçons.
En tant que Parti Socialiste des Opprimés (ESP), en tant que travailleurs, femmes et jeunes membres du parti, nous connaissons la raison de ces attaques par gardes à vue et arrestations. Et nous savons aussi que ces attaques ne sont pas indépendantes des politiques d’exploitation et de pillage à travers le monde. Notre lutte pour la liberté ne peut être arrêtée, même si nous sommes emprisonnés. Dans des conditions où les contradictions de classes s’aiguisent, où le déni national se poursuit, où la femme mène sa lutte pour l’existence et où la nature est désertifiée par le capital, la lutte est inévitable.
Aujourd’hui, le socialisme est plus actuel que jamais, il est la seule véritable alternative. Nous pensons que nous sommes désormais confrontés au devoir de comprendre cette réalité de manière bien plus profonde et de lui donner impérativement une force matérielle. Moins d’éloges envers nous-mêmes et envers ce qui existe, plus de préparation pour les projets d’avenir.
Comme vous le savez, les atlantistes de l’OTAN, ennemis jurés du socialisme et représentants des corporations, se sont réunis en Turquie. Afin qu’aucune voix de contestation ne s’élève et que les décisions de guerre puissent être prises dans le calme, des centaines de personnes ont été placées en garde à vue et arrêtées. De nouvelles décisions de guerre et d’occupation ont été prises à travers l’opposabilité à la Russie, à l’Iran et à la Chine. La véritable raison réside dans le fait que le système impérialiste-capitaliste cherche un remède à sa propre crise en s’armant, en déclenchant de nouvelles guerres et en pillant la nature. Un jardin de roses sans épines pour le capital ; la faim, la pauvreté et la mort pour les travailleurs et les peuples opprimés… Ni le génocide en Palestine, ni les dizaines de milliers de personnes massacrées en Iran et au Liban n’étaient à l’ordre du jour de la réunion. L’hypocrisie bourgeoise n’a pu être dissimulée malgré tout le faste et les artifices. Quant au gouvernement turc, il s’est employé à vendre les décisions prises et les promesses faites pour redresser le réseau criminel le plus dangereux du monde — ce qui signifie une dépendance et une obéissance absolues à l’impérialisme — sous le vernis de la rhétorique du « État fort, leader fort, armée forte ».
La principale attente vis-à-vis de vous, chers camarades, et des forces démocratiques et socialistes des pays centraux membres de l’OTAN, est avant tout d’élever la lutte commune contre ces machines de guerre. Le succès ne pourra être atteint que lorsque cette lutte et celle des pays opprimés pourront être orientées vers un objectif commun. Sinon, la libération sociale de l’humanité cédera la place au simple solidarisme qui, bien que précieux, est voué à rester inefficace. Lier la lutte quotidienne pour la démocratie à l’objectif du pouvoir révolutionnaire de la classe ouvrière est le critère fondamental de l’engagement socialiste. Nous savons que vous et votre parti agissez dans cette perspective, et nous vous souhaitons plein succès.
Le système impérialiste-capitaliste redessine ses forces, ses relations, ses zones coloniales et ses alliances. Et désormais, pour ce faire, il n’a même plus besoin des mensonges de démocratie et de liberté. Il avance directement en s’appuyant sur la force armée, les menaces, le chantage et des appareils collaborateurs. Cette situation constitue pour nous un appel urgent. Un appel à bâtir l’unité et des unions internationalistes aux niveaux local, régional et mondial. C’est le besoin concret de construire un point de ralliement et un espoir.
J’adresse mes salutations et mon affection les plus chaleureuses aux ouvriers allemands, à la jeunesse et à tous les travailleurs de votre parti. Dans votre pays, où le fascisme a subi sa plus lourde défaite, la lutte antifasciste tout comme la lutte pour le socialisme triompheront à coup sûr grâce à vos efforts. En tant que socialistes de l’ESP, nous en avons la certitude absolue.
Dans nos conditions carcérales, nous préservons notre foi et notre détermination révolutionnaires, notre espoir et notre joie. Les prisons ont depuis toujours été des lieux d’oppression et de torture, mais pour les révolutionnaires, elles continuent d’être des lieux de résistance et d’organisation collective de la vie malgré tout. La plus grande promesse des régimes fascistes a toujours été de construire de nouvelles prisons. Ici, les plus connues sont celles dites « de type puits ». Les révolutionnaires maintenus à l’isolement individuel répondent à cette attaque par des grèves de la faim et diverses formes de résistance. Tout récemment, un révolutionnaire nommé Gökhan Türkoğlu a perdu la vie à la suite de la grève de la faim qu’il menait.
Dans des conditions où nos communications avec nos camarades et avec l’extérieur sont restreintes — au point que je n’ai même pas pu lire votre interview pour cette raison —, où l’accès à la presse oppositionnelle, libre et socialiste est totalement bloqué, et où les pratiques arbitraires visant à briser les volontés ainsi que les enquêtes disciplinaires sont devenues la norme, nous continuons de résister sous isolement.
Aucune puissance ne peut maintenir son emprise par la seule violence. Quant à la liberté, une fois qu’on en prend conscience, elle ne peut plus être détruite. Avec la certitude que nous vaincrons tous ensemble, je vous envoie mon affection et vous souhaite tous les succès.