À l’occasion de l’annonce de la libération de Nikos Maziotis, après avoir purgé la totalité de sa peine pour sa participation à Lutte révolutionnaire, la militante anarchiste Pola Roupa dénonce les précédents refus de libération conditionnelle, en raison de l’absence de repentir de son camarade. Elle affirme que Maziotis n’a pas renié ses convictions ni son engagement et critique les journalistes et responsables politiques qui s’en étonnent.
Par ailleurs, Roupa définit dans sa déclaration la réalité du « terrorisme », celui de l’Etat et du capital, tout en défendant le projet politique de Lutte révolutionnaire. Elle précise enfin que sa propre libération en 2023 n’était pas liée à son statut de mère d’un enfant mineur, mais à la décision du conseil judiciaire de Thèbes.
« Le 14 septembre, le compagnon Nikos Maziotis sera libéré après avoir purgé l’intégralité de sa peine. Sept conseils judiciaires avaient rejeté ses demandes de libération conditionnelle en exigeant qu’il signe des déclarations de repentir, ce qu’il a naturellement refusé de faire.
Le compagnon a publié un texte concernant sa libération, déclarant publiquement qu’il ne regrettait en rien sa participation au Lutte Révolutionnaire et qu’il ne reniait pas son action.
Plusieurs journalistes qui ont relayé la nouvelle de sa libération et le texte du compagnon se sont montrés surpris qu’il reste sans repentir.
Qu’attendaient-ils au juste, et qu’attendent ceux qui s’étonnent des déclarations faites par le compagnon dans son texte ? Qu’attendent les juges, les politiciens du système et certains journalistes d’un prisonnier politique conscient ? Qu’un emprisonnement prolongé à l’extrême le pousse à changer de convictions politiques, à renier ses choix de lutte politique et à se déclarer partisan du système de pouvoir politique et économique afin d’obtenir sa libération ?
Alors que ces dernières années — depuis le début des actions de la Lutte Révolutionnaire et les années qui ont suivi l’éclatement de la grande crise économique dans le pays et des « mémorandums » —, la plupart des médias avaient banni de leur vocabulaire les mots « terroriste » et « organisation terroriste » lorsqu’ils parlaient de la Lutte Révolutionnaire et de nous, à l’approche de la libération du compagnon, ces termes refont surface avec une insistance particulière. C’est manifestement pour afficher la grande allégeance des signataires au régime en place, d’autant que le spectre politique du système évolue sans exception de plus en plus vers la droite ces dernières années et que les résistances sociales sont traitées comme une « menace pour l’ordre social ».
Il me faut sans doute répéter les bases et les évidences pour la grande majorité de la société, que le système politique au pouvoir espère bien manipuler.
La Lutte Révolutionnaire n’était pas une organisation terroriste, et la base sociale n’a jamais perçu son action comme une menace ni n’a été terrorisée par ses actes. Au contraire, cette organisation révolutionnaire est entrée dans l’histoire politique des résistances de ce pays et s’est ancrée dans les consciences sociales comme une structure agissant aux côtés du peuple et solidaire de celui-ci, luttant pour les intérêts des plus faibles socialement.
Rappelons les fondamentaux. Qu’est-ce que le véritable terrorisme pour les classes populaires ? Qu’est-ce qui sème la terreur au quotidien dans la vie de millions de personnes dans ce pays ?
C’est le fait de travailler comme un esclave un, deux, voire trois emplois sans parvenir à subvenir à ses besoins essentiels. C’est d’aller travailler sans savoir si l’on rentrera chez soi vivant ou mort.
C’est de se voir voler son maigre salaire par l’État et les multinationales. C’est de ne pas pouvoir s’offrir une alimentation normale pour soi et sa famille. C’est de se faire tout confisquer par les banques pour des crédits contractés, pour finir jeté en pâture aux sociétés de recouvrement sans pitié afin qu’elles vous arrachent votre maison. C’est de rentrer du travail en ignorant si votre clé ouvrira la porte ou si vous aurez été jeté à la rue.
Le terrorisme, c’est le sans-abrisme, cette menace permanente qui pèse sur des millions de personnes parce que le pouvoir politique, en collusion étroite avec le grand capital, a décidé de transformer le logement en simple marchandise lucrative pour les sociétés immobilières, provoquant l’envolée des loyers qui engloutissent des salaires entiers. À travers un plan terroriste et prédateur de l’État et du gouvernement, les loyers ont explosé en quelques années et le droit à un logement décent est devenu un luxe.
Le terrorisme, c’est la dissolution de la société, l’éradication de la solidarité sociale et de classe, le cannibalisme social véhiculé par les politiques de l’État et du capital, où les autorités dominantes vous assènent que « chacun est seul », que « seuls les forts survivent », et que « le profit et l’enrichissement sont légitimes et moraux ». Ces principes du capitalisme et de l’État garantissent que la majorité sociale restera prisonnière d’une impasse terroriste et d’une guerre de tous contre tous. Des pauvres qui piétinent d’autres plus pauvres pour quelques euros, des propriétaires qui exigent des loyers exorbitants — dans le cadre de la bourse du logement et de la « loi du marché » — sans hésiter à jeter des familles à la rue. Le terrorisme, c’est une société qui perd son âme au nom du profit.
Le terrorisme, c’est lorsque vous entendez le gouvernement affirmer que la hausse des prix du logement « est une bonne santé pour l’économie ». On peut alors s’attendre à des conditions encore plus sauvages.
Le terrorisme, c’est de craindre de tomber malade parce que le système de santé public est en ruine et que vous n’avez pas d’argent pour payer les soins des riches et sauver votre vie. C’est de mourir chaque jour aux urgences « faute d’avoir été pris en charge à temps », alors que les médecins et le personnel soignant sont épuisés par la charge de travail quotidienne, ou de mourir en attendant une ambulance du SAMU qui ne vient pas.
Le terrorisme, c’est de se priver d’électricité, de ne pas pouvoir veiller sur ses enfants et de les réchauffer. C’est d’être une personne âgée et de manquer d’argent pour acheter ses médicaments. Le terrorisme, c’est de voir des aînés périr de froid et de maladies.
Le terrorisme, c’est de voir ses enfants sous-alimentés. C’est de ne percevoir aucun avenir pour leur vie. C’est de constater qu’on élève une nouvelle génération d’esclaves qui ne connaîtront pas la joie de vivre, qui s’échineront au travail pour enrichir une minorité et perpétuer un système de pouvoir criminel et meurtrier.
Le terrorisme, c’est de voyager avec son enfant en train et d’ignorer s’il arrivera à destination. De redouter qu’une nouvelle tragédie comme celle de Tempi ne lui arrache la vie.
Le terrorisme, c’est de savoir qu’on ne peut obtenir justice nulle part, qu’on finira en prison pour des dettes envers l’État ou pour une infraction dérisoire. C’est de constater que les puissants restent toujours intouchables, quel que soit le crime commis, aussi grave et odieux soit-il. Car quiconque détient le pouvoir est immunisé contre tout.
Le terrorisme, c’est de voir un système de pouvoir anthropophage devenir de plus en plus impitoyable, s’engager dans des guerres qui menacent l’humanité d’anéantissement, et se tourner vers le fascisme maquillé en « patriotisme » et en « nationalisme » pour « apporter des solutions » à coup de haine et de violence. Un système qui empoisonne les esprits avec l’intolérance, en particulier notre jeunesse. La haine de l' »autre », quel qu’il soit. La haine du faible envers le plus faible encore. La guerre contre d’autres peuples et l’extermination de tout pauvre arborant une autre couleur, une autre religion ou une autre origine nationale.
Le terrorisme, c’est de vivre dans une nature ravagée. C’est la destruction de la planète au nom d’un système d’organisation sociale anthropocentrique axé sur le profit. Le terrorisme, c’est une vie étouffée par les poisons que laisse derrière lui le capitalisme, tandis qu’il détruit tout ce qui ne génère pas de profit.
Voilà ce qu’est le terrorisme. Le terrorisme, ce sont l’État et le Capital, car ce sont eux les agents qui ont détruit la société et la planète, qui terrorisent au jour le jour, qui exterminent, qui assassinent.
Par son action, la Lutte Révolutionnaire revendiquait l’émancipation sociale face à tout facteur semant la terreur et le crime dans la société. Elle revendiquait l’abolition de l’État et du Capital comme unique solution pour faire renaître la solidarité sociale, pour la reconstruire sur de nouvelles bases horizontales, sans État ni patrons, sans pauvres ni riches, sans divisions sociales. Elle revendiquait le salut de la planète. Car nous n’avons pas d’autre maison que la Terre.
La Lutte Révolutionnaire promovait la constitution révolutionnaire de la société en fédérations de municipalités et de communautés, où les assemblées et les conseils prendraient les décisions concernant chaque aspect de la vie sociale. Selon le modèle social du confédéralisme démocratique, les décisions prises à la base de la société seraient transmises à des conseils composés de représentants élus — et non de mandataires/délégués — chargés de les appliquer. La répartition équitable de la richesse est la condition préalable à l’égalité sociale, laquelle constitue à son tour le socle de la véritable démocratie, la démocratie directe.
C’est ce modèle social que nous présentions et promouvions dès l’aube de l’ère des mémorandums, par nos actes et notre parole, comme l’unique réponse radicale à la crise systémique — une crise qui, comme nous le disions déjà à l’époque, n’a jamais été surmontée.
Alors qu’aujourd’hui la crise économique systémique refait surface avec une nouvelle dynamique et que le système du capitalisme et de l’État cherche des solutions provisoires dans les rivalités économiques et les guerres interétatiques, dans l’extrême droite et la fascisation de la société, tandis que les divisions et les compétitions sociales s’accroissent et que les clivages de classe se creusent, la proposition d’une réorganisation radicale de la société s’impose avec de plus en plus d’urgence, car l’humanité ne pourra pas s’obstiner encore longtemps sur cette même voie erronée et autodestructrice.
Enfin, puisque la plupart des médias, à l’occasion de la libération du compagnon Nikos Maziotis, font référence à moi en affirmant que j’ai été libérée parce que je suis mère d’un enfant mineur, je me dois de répéter ce que j’avais déclaré dans le texte publié après ma libération en novembre 2023. Je n’ai pas été libérée pour cette raison, et aucun article du code pénal ou du code pénitentiaire ne prévoit la libération d’une femme au simple motif qu’elle est mère d’un enfant mineur. J’ai été libérée parce que le conseil judiciaire de Thèbes n’a jamais accédé à la demande de rejet de ma libération — un rejet qui aurait dû être prononcé en raison de mes seules convictions politiques, ainsi que l’avait alors requis le procureur dans son avis adressé au conseil. Il n’a manifestement pas été compris que, dans mon cas, certains procureurs et juges ont admis que mon dossier relevait de choix et de convictions politiques et ont refusé d’exiger des déclarations de repentir pour m’accorder la liberté. Je tiens également à rappeler qu’un recours avait été formé contre ma décision de libération par le substitut du procureur général de Chalcis — manifestement sur ordre politique —, que deux audiences ont eu lieu et qu’enfin, ce recours visant à me renvoyer en prison a été rejeté. »