Aller au contenu principal

Suède : Une activiste trans kurde dénonce sa détention dans un centre de rétention en vue de son expulsion

Bella, activiste trans kurde détenue en Suède dans l’attente de son expulsion, décrit dans une lettre ses conditions de vie en centre de rétention marquées par la violence, l’isolement et un profond sentiment de déshumanisation. Elle y évoque les conditions matérielles de détention, les dispositifs de surveillance, la transphobie ainsi que l’impact psychologique de son enfermement.

J’ai pris ma première douche. C’est mon deuxième jour dans le centre de déportation. Je ne sais pas comment j’ai dormi ni comment je me suis réveillée. Je n’arrive pas à décider si je dois qualifier ce lit de lit d’hôpital ou de lit de prison. Il est en cuir synthétique, dur comme pas permis.

Ceux qui me connaissent savent que je dors avec cinq oreillers. Je ne sais pas pourquoi, mais je m’entoure d’oreillers. Je suppose que c’est un instinct de survie. Cela me permet de me sentir plus à l’aise. Vous savez comment les gens disent : « Gardons une certaine distance, mettons un oreiller entre nous » ? C’est probablement de là que vient mon amour pour les oreillers. J’ai commencé à dormir avec cinq oreillers après avoir été abusée sexuellement par quelqu’un que j’appelais mon grand frère. Avec les oreillers dont je m’entourais, j’essayais de protéger à la fois mon corps et ma vie. Non pas parce qu’ils étaient réellement sûrs, mais, enfin, l’esprit d’un enfant…

L’oreiller en cuir synthétique n’est ni froid ni chaud, mais collant. Il donne l’impression de ne pas être lavée. Dans les salles de bain d’ici, on appuie sur un bouton toutes les 40 secondes et de l’eau est pulvérisée ; il n’y a pas de pommeau de douche ou quoi que ce soit.

Je n’ai jamais aimé prendre des douches froides, parce que lorsque mes grands frères ont découvert que j’étais une lubunya [terme queer turc], ils me forçaient à aller dans la salle de bain et me torturaient à l’eau froide. La douche du centre de détention et de déportation n’est pas différente. Architecturalement, elle est différente bien sûr, mais son esprit, ce qu’elle me fait ressentir, est le même.

Je prends le rasoir et je rase les poils de mon visage, et pendant que j’efface ma masculinité, une femme officier se tient derrière moi et me surveille. Pour que je ne me coupe pas… Mais ce qu’elle ne sait pas, c’est que je ne veux pas me couper ; je veux réduire ce monde en cendres.

Ils gâchent nos vies et, en coopération les uns avec les autres, nous regardent brûler vifs dans le feu dans lequel ils nous ont jetés, nous regardent pourrir sur des murs moisissants. Et ils appellent cela des relations internationales. Politiques migratoires, politiques familiales, structure sociale… cela porte toutes sortes de noms. Ce qu’ils ont tous en commun, c’est notre destruction.

Depuis un endroit reculé de Suède, depuis ce centre de détention et de déportation où j’ai été enfermée de force, salutations à tous les travestis qui portent une lame de rasoir sous la langue. Salutations à ceux qui ont appris et enseigné aux autres à se protéger en plaçant une lame de rasoir sous leur langue. Maudit soit le système qui nous a poussés à faire cela. Maudit soit le patriarcat, ma famille et ces politiques migratoires pourries — qu’ils soient tous maudits ! Maudit soit ce monde qui m’a fait vivre sur le fil du rasoir dans un pays où j’ai vécu, où j’ai été mariée et où j’ai construit une vie pendant tant d’années.

Malgré tout cela, je tiens à remercier tous ceux qui ne m’ont pas laissée seule, qui ont fait preuve de la grâce de la solidarité et qui se sont battus pour faire entendre ma voix.